Le russe trace la même frontière que le français, et ne la place pas tout à fait au même endroit. Changer de pronom, c’est changer toute la phrase : la salutation, l’impératif, le possessif.
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Un francophone part avec un avantage rare : le russe oppose ты ty à вы vy exactement comme le français oppose « tu » à « vous », et le second pronom y sert à la fois de pluriel et de forme de politesse. Sur ce point précis, la traduction est mot pour mot.
L’avantage s’arrête là. La difficulté n’est pas le choix entre deux mots : c’est de savoir à qui s’adresse chacun, et de faire basculer avec lui tous les mots de la phrase qui en dépendent. La déclinaison des deux pronoms — тебя, тебе, тобой, вас, вам, вами — est donnée à la page les pronoms personnels. Celle-ci ne traite que de l’usage.
Le partage suit à peu près celui du français, avec un écart qui se remarque vite : le russe vouvoie plus longtemps hors du cercle privé. Entre deux collègues du même âge, un Français glisse au tutoiement en une semaine ; en Russie, le passage se négocie à voix haute.
| Interlocuteur | Pronom | Remarque |
|---|---|---|
| La famille | ты | y compris les grands-parents ; avec les beaux-parents, l’usage hésite |
| Les amis | ты | sans condition d’âge |
| Un enfant | ты | tout adulte tutoie un enfant qu’il ne connaît pas |
| Un camarade de classe | ты | dès le premier jour |
| Un animal | ты | — |
| Dieu, dans la prière | ты | avec la majuscule à l’écrit |
| Un adulte inconnu | вы | même très jeune |
| Une personne âgée | вы | sauf dans la famille |
| Un supérieur | вы | souvent réciproque aujourd’hui |
| Un commerçant, un guichet | вы | dans les deux sens |
| Un professeur | вы | à l’école, il répond le plus souvent par ты |
Trois zones flottent. À l’université, certains enseignants vouvoient leurs étudiants, d’autres non. Dans les entreprises jeunes, le tutoiement s’installe d’emblée. La publicité hésite entre les deux. Devant l’incertitude, la conduite sûre est d’employer вы et d’attendre que l’autre propose autre chose.
C’est ici que se perdent les francophones. Le registre se marque partout à la fois : salutation, congé, impératif, possessif, et chaque forme du pronom dans les six cas. Une seule forme laissée dans l’autre registre s’entend aussitôt.
| Ce qu’on veut dire | À qui l’on tutoie | À qui l’on vouvoie |
|---|---|---|
| Bonjour | Здравствуй Zdrávstvouï | Здравствуйте Zdrávstvouïtie |
| Salut | Привет Priviét | Добрый день Dóbryï dien’ |
| Au revoir | Пока Poká | До свидания Do svidániia |
| Excuse-moi | Извини Izviní | Извините Izvinítie |
| Dis-moi | Скажи Skají | Скажите Skajítie |
| Écoute | Послушай Posloúchaï | Послушайте Posloúchaïtie |
| Assieds-toi | Садись Sadís’ | Садитесь Sadíties’ |
| Allons-y | Давай Daváï | Давайте Daváïtie |
| Ton, ta | твой, твоя tvoï, tvoiá | ваш, ваша vach, vácha |
| Chez toi | у тебя ou tiebiá | у вас ou vas |
| Avec toi | с тобой s tobóï | с вами s vámi |
| À toi | тебе tiebié | вам vam |
| Porte-toi bien | Будь здоров Boud’ zdoróv | Будьте здоровы Boúd’tie zdoróvy |
L’impératif est la charnière la plus visible : le vouvoiement ajoute -те à la forme du tutoiement. Sur un verbe pronominal, la marque se glisse avant le -сь : садись donne садитесь, jamais садисьте. Sa formation est à la page former l’impératif, le choix de l’aspect à la page l’aspect à l’impératif.
La déclinaison de твой et ваш est à la page les possessifs, le datif вам du dernier exemple à la tournure impersonnelle. Le nom d’adresse bascule de même : ты appelle le prénom seul ou son diminutif, вы le prénom suivi du patronyme.
Привет, Иван Петрович et Здравствуйте, Ваня ne sont pas des fautes de grammaire, mais des fautes de ton — et elles s’entendent davantage.
Вы reste un pluriel grammatical, quel que soit le nombre de personnes en face. Le verbe suit, au présent comme au passé. La conséquence mérite attention : le passé russe marque le genre, et le vouvoiement le fait disparaître.
L’adjectif, lui, se partage. La forme courte, attribut, suit le pronom et passe au pluriel. La forme longue s’accorde avec la personne réelle : singulier, genre marqué. Les deux accords coexistent : c’est la forme de l’adjectif qui décide, non le pronom.
Pour demander un service, le russe adoucit par la particule бы — voyez le conditionnel — et construit presque toujours la demande à la forme négative.
À l’écrit, l’usage veut qu’on écrive Вы et Ваш avec une majuscule, à tous les cas, quand on s’adresse à une seule personne. Le code orthographique de référence réserve cette majuscule à un cas précis : l’adresse à une personne déterminée, dans une lettre ou un document officiel. Dès que le pronom désigne un groupe, la minuscule revient.
Cette majuscule recule. Beaucoup de Russes la trouvent empesée dans un message court et l’écrivent en minuscule même à un correspondant unique. Elle reste attendue dans la correspondance d’affaires ; hors de là, son absence ne choque plus. Sachez la produire dans une lettre formelle, et ne vous étonnez pas de ne pas la voir ailleurs.
Le passage ne se fait pas par glissement, mais par une proposition explicite. L’étiquette veut qu’elle vienne du plus âgé ou du supérieur ; l’inverse passe pour une familiarité. Le russe a pour cela une locution figée, на ты na ty, où le pronom ne se décline pas.
Deux verbes familiers se sont formés sur les pronoms eux-mêmes : тыкать týkat’, employer ты, et выкать výkat’, employer вы. Le premier porte un reproche : il désigne le tutoiement imposé, et c’est le mot qu’on emploie pour protester.
Le dernier exemple est figuré : être на ты avec une chose, c’est la maîtriser sans y penser.
Le vouvoiement règle le pronom, il ne règle pas l’appellation. Le russe n’a pas d’équivalent stable de « monsieur » et « madame » dans la rue. Господин gospodín et госпожа gospojá ne s’emploient guère qu’à l’écrit, devant un nom de famille. Товарищ továrichtch appartient à l’époque soviétique et survit dans l’armée. Гражданин grajdanín sonne administratif. Dans la pratique, on aborde un inconnu sans l’appeler, par une formule d’excuse.
Quand une appellation s’impose, l’usage recourt à l’âge et au sexe : девушка diévouchka pour une femme jeune, молодой человек molodóï tcheloviék pour un homme jeune. Ces deux-là passent partout. Мужчина moujtchína et женщина jénchtchina s’entendent dans les files d’attente, mais beaucoup les jugent grossiers : mieux vaut les reconnaître que les employer.
Le tutoiement, lui, dispose d’une forme d’appel propre, la troncation du prénom — Маш, мам — traitée à la page le vocatif familier.
La distinction n’a rien d’ancien. Dans la Rous médiévale, on s’adressait à tout le monde par ты, y compris au prince. Les sources russes font remonter le vouvoiement aux réformes de Pierre le Grand, qui l’emploie dans la correspondance officielle sur le modèle des langues d’Europe occidentale, puis à la Table des rangs de 1722, qui fixe les formes d’adresse dues aux supérieurs. La forme de politesse est donc, en russe, une importation administrative avant d’être un usage spontané, ce qui éclaire sa raideur. Le récit des couches successives de la langue est à la page l’histoire du russe.
Quatre erreurs qui trahissent un francophone.
Un. Mélanger les registres dans la même phrase : Вы знаете, где твой дом? Pronom, possessif et verbe basculent ensemble.
Deux. Accorder le passé au féminin après вы adressé à une femme. On dit Вы пришли, jamais Вы пришла.
Trois. Vouvoyer un enfant par prudence. C’est une raideur, non une politesse.
Quatre. Attendre que le tutoiement s’installe seul. Il se propose ; sans proposition, le vouvoiement dure des années.
Aucune de ces quatre erreurs ne se corrige par la lecture d’une règle. Elles se corrigent par l’oreille, à force d’entendre les deux registres alterner dans des dialogues réels. C’est le travail que fait notre cours de russe, entièrement audio, en leçons de quatorze minutes. Le reste de la grammaire est rassemblé à la page la grammaire complète.
Choisissez la forme qu’appelle chaque situation. La parenthèse indique à qui l’on parle : c’est elle qui décide du registre. Touchez une réponse, puis Correction.
Cent pages qui se répondent, des sons de la langue à son histoire, avec des exercices corrigés sur chacune. À parcourir dans l'ordre, ou au gré de vos questions.
Lire cette page ne vous fera pas parler — écouter, si. Quatorze minutes par jour, vous répétez à voix haute ce que vous entendez, et la langue s'installe. La première leçon est gratuite sur la plateforme ou l'application, sans carte bancaire.
Avec la famille, les amis, les camarades d’études, les enfants et les animaux. Partout ailleurs — un inconnu adulte, un commerçant, un supérieur, une personne âgée hors du cercle familial — on emploie вы. Dans le doute, vouvoyez et attendez que l’autre propose le tutoiement.
Non, jamais. Вы пришли Vy prichlí se dit à une personne comme à dix. Une conséquence pratique : le passé russe marque le genre, et le vouvoiement le fait disparaître.
Parce que les deux formes de l’adjectif ne s’accordent pas de la même façon. La forme courte, attribut, suit le pronom et passe au pluriel. La forme longue s’accorde avec la personne réelle : singulier, et genre marqué.
Dans une lettre personnelle ou un document officiel adressé à une seule personne, oui, à tous les cas. Jamais quand le pronom désigne un groupe. Cet usage recule dans les messages courants, où la minuscule ne choque plus.
Par une phrase explicite : Может, перейдём на ты? Mójet, pierieïdióm na ty ? ou Давайте на ты. Daváïtie na ty. L’étiquette veut qu’elle vienne du plus âgé ou du supérieur. Sans elle, le vouvoiement peut durer des années.
Le plus souvent on ne l’appelle pas : on ouvre par Простите ou Извините. Девушка et молодой человек passent partout ; господин reste écrit, товарищ est soviétique, et мужчина ou женщина sont jugés grossiers par beaucoup.
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