Le russe n’a que trois temps. En contrepartie, presque chaque verbe existe en deux exemplaires, et il faut trancher entre les deux à chaque phrase.
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Le verbe français « écrire » est un mot unique. On le conjugue, on le met à l’imparfait ou au passé composé, il demeure le même verbe. Le russe procède autrement. Il possède deux verbes, писать pissát’ et написать napissát’, qui signifient l’un et l’autre « écrire », qui ont chacun leur conjugaison complète, et qui ne sont pas interchangeables. Le premier est dit imperfectif, le second perfectif. Ensemble, ils forment une paire aspectuelle.
Ce dédoublement n’est pas la fantaisie de quelques verbes isolés : il traverse tout le lexique. Ouvrez un dictionnaire russe à n’importe quelle page de verbes et vous y trouverez des entrées jumelées, chacune renvoyant à l’autre. Les grammaires russes nomment cette catégorie вид vid, littéralement « la vue », et distinguent le несовершенный вид niessovierchénnyï vid, l’aspect imperfectif, du совершенный вид sovierchénnyï vid, l’aspect perfectif.
| Imperfectif | Perfectif | Sens |
|---|---|---|
| делать diélat’ | сделать sdiélat’ | faire |
| писать pissát’ | написать napissát’ | écrire |
| читать tchitát’ | прочитать protchitát’ | lire |
| строить stróit’ | построить postróit’ | construire |
| готовить gotóvit’ | приготовить prigotóvit’ | préparer |
| смотреть smotriét’ | посмотреть posmotriét’ | regarder |
| покупать pokoupát’ | купить koupít’ | acheter |
| давать davát’ | дать dat’ | donner |
| решать riechát’ | решить riechít’ | résoudre, décider |
| открывать otkryvát’ | открыть otkrýt’ | ouvrir |
| отвечать otvietchát’ | ответить otviétit’ | répondre |
| вставать vstavát’ | встать vstat’ | se lever |
| говорить govorít’ | сказать skazát’ | dire |
| брать brat’ | взять vziat’ | prendre |
Une conséquence pratique s’impose aussitôt. L’aspect ne se choisit pas au moment de conjuguer, comme on choisit une terminaison ; il se choisit avant, en même temps que le verbe. On décide d’abord duquel des deux verbes on parle, on le met ensuite au temps voulu. C’est pourquoi un vocabulaire russe s’apprend par couples : retenir покупать sans купить revient à ne connaître qu’une moitié du mot. La mécanique des terminaisons est exposée à la page les deux conjugaisons, et la vue générale du système verbal à la page comment le verbe fonctionne.
L’opposition tient en une image. L’imperfectif regarde l’action de l’intérieur : il la montre en train de se dérouler, il s’installe dedans, et il ne dit rien de ses bornes. Le perfectif regarde l’action de l’extérieur : il la montre d’un seul bloc, avec son commencement et sa fin, et il affirme que son terme a été atteint — ou qu’il le sera.
Le mot décisif est « affirme ». Le perfectif ajoute une information que l’imperfectif ne donne pas. Comparez deux phrases que le français traduirait parfois par les mêmes mots.
Observez ce qui distingue chaque couple : ce n’est pas le moment, ce n’est pas la durée, ce n’est pas la certitude. C’est le point de vue adopté sur un même événement. Une seule et même journée de travail peut se raconter des deux façons, selon que l’on veut faire voir le déroulement ou annoncer le résultat. L’aspect appartient au locuteur, non aux faits.
C’est aussi ce qui explique la phrase suivante, parfaitement banale en russe et contradictoire en apparence :
L’imperfectif ne promet aucun terme ; la suite peut donc le refuser sans heurt. Avec написал, la même phrase serait absurde, car le verbe aurait déjà déclaré la lettre achevée.
Cette page définit l’opposition ; elle ne dit pas laquelle des deux formes employer. Savoir ce que signifie chaque aspect ne suffit pas à trancher dans une phrase réelle : il y faut des questions à se poser, des indices à repérer dans le contexte, et quelques habitudes fixes de la langue. Tout cela est rassemblé à la page choisir l’aspect, qui est le terme de cette famille. Les pages intermédiaires traitent chacune un terrain particulier.
L’aspect n’est pas un temps, et la confusion est la première erreur du francophone. Le russe ne connaît que trois temps : le présent, le passé, le futur. Là où le français aligne l’imparfait, le passé simple, le passé composé et le plus-que-parfait, le russe n’a qu’une forme de passé — mais il en a deux versions, une par aspect.
De là un fait structurel qu’il faut accepter tôt : le perfectif n’a pas de présent. Le raisonnement est simple. Le présent décrit ce qui est en train de se produire au moment où l’on parle ; or une action en cours n’a pas atteint son terme, ce qui contredit le sens même du perfectif. Le paradigme est donc incomplet, et la case reste vide.
| Temps | Imperfectif делать | Perfectif сделать |
|---|---|---|
| Infinitif | делать diélat’ | сделать sdiélat’ |
| Présent | я делаю ia diélaiou — je fais | aucune forme |
| Passé | я делал ia diélal — je faisais | я сделал ia sdiélal — j’ai fait |
| Futur | я буду делать ia boúdou diélat’ — je ferai | я сделаю ia sdiélaiou — je ferai |
Lisez la dernière ligne avec attention, car elle surprend toujours. Les terminaisons de сделаю sont exactement celles du présent de делаю ; mais comme le perfectif n’a pas de présent, cette forme ne peut désigner que l’avenir. Le russe obtient ainsi deux futurs de nature différente : un futur composé, réservé à l’imperfectif, avec l’auxiliaire быть byt’ suivi de l’infinitif, et un futur simple, qui n’est autre que la conjugaison ordinaire du perfectif.
Notez que l’auxiliaire быть n’accepte jamais un infinitif perfectif : буду читать se dit, буду прочитать ne se dit pas. La formation de ces deux futurs est détaillée à la page les deux futurs, celle du passé à la page le passé.
Un avertissement, et il est sérieux. Il est tentant de poser l’équation « imperfectif = imparfait, perfectif = passé composé ». Elle fonctionne assez souvent pour s’installer, et elle échoue assez souvent pour faire des dégâts durables. Le temps français ne détermine pas l’aspect russe : une même phrase au passé composé se rend tantôt par l’un, tantôt par l’autre, et le choix dépend de ce que l’on veut faire entendre. Le russe, de son côté, oppose les deux aspects au passé, au futur et jusqu’à l’impératif. Ces trois terrains ont leur page : l’aspect au passé, l’aspect au futur, l’aspect à l’impératif.
Les deux verbes d’une paire se ressemblent presque toujours, mais le lien de forme qui les unit n’est pas unique. Le russe emploie trois procédés, et cette page se borne à les nommer.
L’imperfectif est le verbe nu, le perfectif reçoit un préfixe : делать donne сделать, писать donne написать, строить donne построить. C’est le procédé le plus visible, et le plus trompeur : la plupart des préfixes russes portent un sens propre et fabriquent un autre verbe, non un partenaire d’aspect.
Le mouvement s’inverse. Le verbe de départ est déjà perfectif — le plus souvent parce qu’il porte un préfixe —, et c’est l’imperfectif qu’il faut fabriquer, au moyen d’un suffixe : рассказать rasskazát’ donne рассказывать rasskázyvat’, et ответить donne отвечать. Le procédé joue aussi sur des perfectifs qui ne portent aucun préfixe : решить donne решать.
Quelques paires très fréquentes réunissent deux verbes étrangers l’un à l’autre : говорить et сказать, брать et взять, класть klast’ et положить polojít’. On les appelle des paires supplétives ; elles s’apprennent telles quelles.
Deux effets secondaires méritent d’être signalés, parce qu’ils s’entendent. Le suffixe déplace souvent l’accent — rasskazát’ mais rasskázyvat’ — et il provoque parfois une alternance de consonne à la fin du radical : ответить otviétit’ face à отвечать otvietchát’. Ces deux phénomènes sont traités aux pages l’accent mobile du verbe et les alternances du radical.
Pour le détail des procédés, deux pages prennent le relais : perfectiver par un préfixe, qui examine la question délicate du préfixe « vide », et suffixes et paires supplétives, qui recense les suffixes et les couples irréguliers.
Le système est régulier dans son principe, moins dans ses marges. Trois écarts reviennent assez souvent pour être connus dès l’abord.
Les verbes biaspectuels. Une même forme sert aux deux aspects, et seul le contexte départage. Ils sont peu nombreux, mais usuels, et beaucoup appartiennent à la famille des emprunts en -овать.
Les verbes sans partenaire. Certains verbes d’état n’ont pas de perfectif, faute d’un terme à atteindre : стоить stóit’, « coûter », n’en possède aucun. Le manque joue aussi dans l’autre sens : понадобиться ponádobit’sia, « s’avérer nécessaire », est perfectif et n’a jamais reçu d’imperfectif. La page les verbes sans paire réunit ces deux catégories.
Les faux partenaires. C’est le piège le plus coûteux. Un verbe préfixé n’est pas automatiquement le perfectif du verbe simple : il a souvent son sens à lui, et sa propre paire.
Aucun des trois derniers ne traduit simplement « écrire ». Ce sont des verbes à part entière, chacun avec son imperfectif en -ывать : переписывать, подписывать, записывать. La valeur propre de chaque préfixe est examinée à la page perfectiver par un préfixe.
L’aspect n’est pas un chapitre que l’on referme : il revient dans chaque phrase, et il se pose différemment selon le terrain. Voici la suite du parcours.
Les formes. Comment se fabrique une paire : par un préfixe, par un suffixe ou par supplétion, et les verbes qui n’entrent dans aucune paire.
Les emplois. L’opposition au passé, au futur, à l’impératif, et après un verbe modal, où l’infinitif doit lui aussi choisir son camp.
La décision. Choisir l’aspect rassemble les questions à se poser et les indices du contexte. C’est la page vers laquelle tout ce qui précède converge.
Un système qui se superpose. Les verbes de mouvement croisent l’aspect avec une seconde opposition, propre à eux seuls. Réservez-les pour plus tard : ils supposent celle-ci acquise.
La formation des temps eux-mêmes reste du côté des formes : le passé, les deux futurs, former l’impératif. Et la place de l’aspect dans l’ensemble de la langue est esquissée à la page la grammaire complète.
L’aspect ne s’installe pas par la règle. Un francophone comprend l’opposition en une demi-heure ; il met des mois à la produire sans y penser, parce qu’elle demande de décider avant de parler ce que le français ne demande jamais de décider. Seule l’exposition répétée à des phrases entières crée ce réflexe. C’est le principe de notre cours de russe, entièrement audio, en leçons de quatorze minutes.
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C’est une opposition à deux termes qui traverse tout le lexique verbal. L’imperfectif montre l’action en train de se dérouler, sans rien dire de ses bornes ; le perfectif la montre d’un seul bloc, avec son terme atteint. Chaque verbe appartient à l’un ou à l’autre, et la plupart vont par paires : писать et написать, делать et сделать.
Parce que les deux notions se contredisent. Le présent désigne ce qui est en cours au moment où l’on parle, donc ce qui n’a pas atteint son terme, alors que le perfectif affirme justement que ce terme est atteint. La case reste vide, et la forme d’allure présente — я сделаю ia sdiélaiou — se lit comme un futur.
Souvent, mais pas toujours, et l’équation est dangereuse. Le temps français ne commande pas l’aspect russe : une phrase au passé composé se rend tantôt par l’un, tantôt par l’autre, selon ce que le locuteur veut faire entendre. Mieux vaut raisonner sur le point de vue adopté que sur la traduction.
Non. Quelques verbes sont biaspectuels et servent aux deux emplois avec une seule forme, comme использовать ispól’zovat’. D’autres n’ont aucun partenaire : стоить stóit’, « coûter », n’a pas de perfectif, et понадобиться ponádobit’sia n’a pas d’imperfectif. Ces cas sont minoritaires mais usuels.
Non, et c’est un piège fréquent. прочитать est bien le perfectif de читать, mais перечитать signifie « relire » et почитать « lire un moment » : ce sont d’autres verbes, avec leur propre paire. Un préfixe ajoute presque toujours un sens.
Par couples, dès le premier jour. Retenir покупать sans купить revient à ne connaître que la moitié du mot, puisque l’aspect se choisit avant de conjuguer. Les listes de vocabulaire russe présentent d’ailleurs toujours les deux formes ensemble.
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