Le russe d’aujourd’hui a deux ancêtres et non un seul : une langue d’Église venue des Balkans, et un parler slave oriental que personne n’écrivait. Mille ans pour les fondre.
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Le russe littéraire est né de la rencontre de deux langues : le slavon d’Église, écrit, savant, importé, et le vieux russe, parlé et longtemps peu écrit. Elles ont coexisté du baptême de la Rous’, en 988, aux réformes de Pierre le Grand, avant de se mêler. Cette double origine explique ce qui ressemble autrement à du désordre — pourquoi deux mots voisins disent la même chose sur deux tons, pourquoi une voyelle disparaît au milieu d’un mot, pourquoi le passé s’accorde en genre au lieu de se conjuguer en personne.
En 862, le prince Rostislav de Grande-Moravie demande à Byzance des missionnaires capables de prêcher dans une langue que ses sujets comprennent. L’empereur envoie deux frères de Thessalonique, Солунь Soloún’ pour les Slaves : Constantin, qui prendra le nom de Cyrille, et Méthode. Ils partent en 863.
Ils n’avaient pas de langue à leur disposition : ils en ont construit une, à partir du parler slave entendu autour de Thessalonique, avec une écriture entièrement inventée — le glagolitique — et le vocabulaire qu’exigeaient les textes grecs. Ce vieux-slave n’a jamais été la langue maternelle de personne : c’était une langue de traduction. L’alphabet cyrillique, lui, est né plus tard dans les écoles bulgares et doit bien plus à l’onciale grecque qu’au glagolitique ; il porte le nom de Cyrille sans être son œuvre.
En 988, le prince Vladimir fait baptiser la Rous’ de Kiev. Avec la religion arrivent les livres, les scribes et cette langue écrite toute prête. Retouchée par la prononciation locale — on parle alors de slavon d’Église, церковнославянский tserkovnoslaviánskiï —, elle sera, du baptême aux réformes de Pierre le Grand, la langue de presque tout ce qui s’écrit de religieux et de littéraire. Le vieux russe n’en est pas absent pour autant : les actes, le droit et la correspondance s’écrivent dans la langue parlée. Le vocabulaire de l’Église entre du même mouvement, par le grec : ангел ánguiel — l’ange ; икона ikóna — l’icône ; монастырь monastýr’ — le monastère ; грамота grámota — l’acte écrit.
Sous le slavon, on parlait autre chose, dont on n’avait longtemps que des échos indirects. Puis, en 1951, une fouille de Novgorod a livré un premier document écrit sur écorce de bouleau, берёста bieriósta. On en compte 1 249 pour la seule Novgorod au relevé de septembre 2025, et le nombre monte à chaque campagne de fouilles : dettes, listes de courses, reproches conjugaux, demandes en mariage, cahiers d’un garçon nommé Onfim. Ils sont écrits dans la langue qu’on parlait, et prouvent que savoir écrire n’était pas réservé au clergé. Ce vieux russe avait un duel, un cas d’appel, un aorist et un imparfait. Tout cela a disparu, mais pas sans laisser de restes.
Le duel, nombre réservé à deux objets. On lui rattache les pluriels en -и de mots qui vont par paire, et l’accent du nom après le nombre « deux ».
Le cas d’appel. Il ne survit que dans quelques formes figées ; le russe parlé s’en est refait un par un autre chemin, le vocatif familier.
L’aorist. Disparu, sauf une syllabe : бы by, la particule du conditionnel, est une ancienne forme d’aorist du verbe « être ».
Le parfait. Il associait « être » à un participe en -л ; l’auxiliaire est tombé, le participe sert seul de passé. D’où ce qui déroute tout débutant : le passé russe s’accorde en genre, comme un adjectif, au lieu de se conjuguer en personne.
Un dernier bouleversement, aux XIe et XIIe siècles, a refait la silhouette de tous les mots : deux voyelles très brèves, notées ъ et ь, ont disparu à certaines places et se sont renforcées en о ou е à d’autres. De là la voyelle qui apparaît et s’efface au gré des désinences.
Le mécanisme est à la page la voyelle mobile. Là où la voyelle avait disparu, l’écriture a gardé un signe muet en fin de mot, que seule la réforme de 1918 supprimera.
Voici ce qui rend cette histoire utile. Le slavon et le vieux russe, deux dialectes du même ancêtre, avaient les mêmes mots sous deux formes sonores. Quand ils se sont mêlés, le russe n’a pas tranché : il a gardé les deux formes et leur a donné deux emplois. Là où le slave oriental développait deux voyelles autour de la consonne, le slave du sud n’en gardait qu’une.
La même scission traverse les consonnes : ж et ч en vieux russe, жд et щ en slavon.
Les préfixes ont subi le même sort : пере- est russe, пре- slavon, et la paire s’est répartie le concret et l’abstrait.
Une part entière du vocabulaire abstrait vient de là, avec les suffixes -ние et -ство et les participes en -щий. La liste exploitable de ces doublets et la différence de registre entre les deux formes sont traitées à la page racines et doublets slavons : la présente page raconte d’où vient la double couche et n’en donne que des exemples ; elle n’apprend pas à choisir entre les deux registres.
Au début du XVIIIe siècle, la situation est intenable : on écrit en slavon, que personne ne parle, avec un alphabet chargé de lettres inutiles, pour un État qui construit des navires et lève des impôts. Entre 1708 et 1710, Pierre le Grand impose l’écriture dite civile, гражданский шрифт grajdánskiï chrift : lettres redessinées à l’italienne, plusieurs signes supprimés et réservés aux livres d’Église. L’alphabet contemporain descend de ce dessin, et la réforme a coupé l’écrit en deux, le religieux d’un côté et tout le reste de l’autre.
Dans le même temps, les mots étrangers arrivent par milliers, et d’abord par la mer : Pierre avait appris la construction navale en Hollande, et c’est le néerlandais qui a fourni le gros du vocabulaire maritime russe, l’anglais et l’allemand se partageant le reste. Le tableau ci-dessous donne une tendance, pas une règle : les frontières entre langues d’emprunt sont poreuses.
| Langue | Époque | Exemples |
|---|---|---|
| Grec | Xe siècle, par l’Église | ангел ánguiel, икона ikóna, тетрадь tietrád’ |
| Langues turques | XIIIe-XVIe siècle | деньги dién’gui, лошадь lóchad’, карандаш karandách |
| Néerlandais | sous Pierre le Grand | матрос matrós, гавань gávan’, верфь vierf’, мачта mátchta |
| Allemand | sous Pierre le Grand | штаб chtab, офицер ofitsér, лагерь láguier’, слесарь sliéssar’ |
| Italien | XVIIIe siècle, la musique | опера ópiera, ария áriia, соната sonáta |
| Français | XVIIIe-XIXe siècle | бульвар boul’vár, костюм kostioúm, афиша afícha, актёр aktiór |
| Anglais | XIXe siècle | вокзал vokzál, митинг míting, спорт sport |
Ces emprunts ont pris un genre, une déclinaison et un accent : матрос se décline comme стол, гавань a rejoint les féminins en signe mou.
Restait à savoir comment écrire. Mikhaïl Lomonossov, fils de pêcheur devenu chimiste, poète et académicien, achève en 1755 la première grammaire scientifique du russe, imprimée en 1757. Sa proposition la plus influente est ailleurs : en 1758, il expose la théorie des trois styles, три штиля tri chtília. Le mélange des deux couches n’est pas un accident à corriger, c’est une ressource à répartir.
Le style haut, высокий vyssókiï : mots slavons, pour l’ode et la tragédie.
Le style moyen, средний sriédniï : mots communs aux deux langues, pour le théâtre et la lettre.
Le style bas, низкий nízkiï : mots russes seuls, pour la comédie et la chanson.
Le système est rigide et n’a pas tenu, mais il a déclaré le russe parlé admissible en littérature. Le premier grand dictionnaire suit : celui de l’Académie russe, six volumes parus de 1789 à 1794, quarante-trois mille mots.
De cette fin de siècle date aussi la lettre ё, que Karamzine emploie en 1797 pour le mot слёзы sliózy, « les larmes ». Qui l’a proposée le premier reste discuté ; son sort ultérieur est raconté à la page la lettre ё, jamais écrite.
Au tournant du XIXe siècle, deux partis s’affrontent : sur quoi bâtir la langue littéraire ? Nikolaï Karamzine veut un russe allégé, calqué sur la conversation française des salons : phrases courtes, vocabulaire choisi, slavonismes réduits au minimum. Le vice-amiral Alexandre Chichkov lui répond en 1803 par un Discours sur l’ancien et le nouveau style de la langue russe, où le slavon est la racine même du russe et l’emprunt français une corruption. Chichkov fonde en 1811 une société de défense du vieux style ; les partisans de Karamzine ripostent en 1815 par un cercle parodique, Arzamas, dont le jeune Pouchkine sera membre.
La querelle paraît littéraire ; elle est linguistique, et chaque camp avait raison sur un point. Chichkov défendait une couche du lexique dont le russe ne pouvait pas se passer, mais voulait la faire servir à tout ; Karamzine cherchait une souplesse nécessaire, mais dans une syntaxe étrangère.
Alexandre Pouchkine (1799-1837) n’a pas tranché la querelle : il l’a rendue sans objet. Son apport n’est pas d’avoir inventé des mots, mais d’avoir fait cohabiter dans une même page, sans heurt, le slavonisme solennel, le mot de tous les jours et l’emprunt récent, chacun là où il fallait. Eugène Onéguine, Евгений Онегин Ievguéniï Oniéguin, écrit de 1823 à 1831 et publié en volume en 1833, en est la démonstration. Le roman s’ouvre sur une phrase de conversation :
Après lui, la question de savoir en quelle langue on écrit ne se pose plus, et la distance entre le russe de 1830 et celui d’aujourd’hui est faible : un Russe lit Pouchkine sans presque aucun effort. D’où la formule courante selon laquelle le russe moderne commence avec lui — commode, injuste envers ceux qui l’ont précédé, juste sur l’essentiel.
| Date | Ce qui se passe |
|---|---|
| 863 | Cyrille et Méthode partent pour la Grande-Moravie ; le slave reçoit une écriture |
| 988 | Baptême de la Rous’ de Kiev : le slavon devient la langue du livre |
| 1056-1057 | Évangéliaire d’Ostromir, plus ancien manuscrit daté de la Rous’ |
| années 1110 | La Chronique des temps passés |
| fin du XIIe siècle | Le Dit de la campagne d’Igor |
| 1708-1710 | Pierre le Grand impose l’alphabet civil |
| 1755 et 1758 | Lomonossov : la Grammaire russe, puis les trois styles |
| 1789-1794 | Dictionnaire de l’Académie russe, six volumes |
| 1803 | Chichkov attaque le style nouveau : la querelle commence |
| 1823-1831 | Pouchkine écrit Eugène Onéguine, publié en 1833 |
| 1863-1866 | Dictionnaire de Dal, environ 200 000 entrées |
Une précision sur la cinquième ligne : le manuscrit unique du Dit de la campagne d’Igor a brûlé à Moscou en 1812 ; il n’en reste qu’une édition imprimée. Son authenticité, longuement contestée, est aujourd’hui admise par la plupart des spécialistes.
La langue littéraire est fixée ; la langue tout entière ne l’est pas. Vladimir Dal commence en 1819 à recueillir ce que la norme ignore et publie de 1863 à 1866 son Dictionnaire raisonné de la langue grand-russe vivante : environ deux cent mille entrées et trente mille proverbes, rangés par familles de racines plutôt que par ordre alphabétique — méthode incommode, précieuse pour qui veut voir comment le russe fabrique ses mots, par préfixes et par suffixes.
L’orthographe, elle, n’a pas bougé : on écrit encore avec des lettres qui ne notent plus aucun son, et un signe muet termine tout mot fini par une consonne dure. Ce retard ne sera comblé qu’en 1918 : la réforme de 1918. Quant à l’extension du russe hors de Russie, voyez le russe dans le monde.
Ce que vous apprenez aujourd’hui. La langue que décrit notre grammaire complète sort de cette histoire : six cas hérités du slave commun, un verbe organisé par l’aspect et non par le temps, un lexique à deux étages. Rien de cela ne s’apprend en lisant : une déclinaison se fixe par l’oreille. C’est le principe de notre cours de russe, entièrement audio, en leçons de quatorze minutes.
Vingt-six questions sur les deux couches de la langue, sur les emprunts et sur les repères exposés plus haut. Tout ce qui est demandé figure dans la page. Touchez une réponse, puis Correction.
Cent pages qui se répondent, des sons de la langue à son histoire, avec des exercices corrigés sur chacune. À parcourir dans l'ordre, ou au gré de vos questions.
Lire cette page ne vous fera pas parler — écouter, si. Quatorze minutes par jour, vous répétez à voix haute ce que vous entendez, et la langue s'installe. La première leçon est gratuite sur la plateforme ou l'application, sans carte bancaire.
De deux sources. Le fonds de la langue est le parler slave oriental de la Rous’, jamais écrit avant le XIe siècle. Par-dessus s’est posé le slavon d’Église, langue littéraire venue des Balkans avec le christianisme en 988. Le russe moderne est le produit de leur fusion.
Le vieux-slave est la langue que Cyrille et Méthode ont mise par écrit en 863, à partir du parler des Slaves de Thessalonique. Le slavon d’Église en est la continuation régionale : la même langue, retouchée par la prononciation de chaque pays qui l’a adoptée. Celui de Russie est la version qui a laissé le plus de traces dans le lexique.
Parce que les deux langues d’origine, issues du même ancêtre, avaient traité les mêmes mots différemment. Le russe a gardé les deux formes et leur a attribué deux emplois, l’un courant, l’autre solennel ou abstrait. La liste exploitable de ces doublets est à la page consacrée aux racines et doublets slavons.
Deux choses. Entre 1708 et 1710, il impose un alphabet civil : lettres redessinées, plusieurs signes supprimés, écriture d’Église séparée de l’écriture ordinaire. Et il ouvre la porte à des milliers d’emprunts, néerlandais pour la mer, allemands pour l’armée et l’administration.
Il n’a pas inventé la langue, mais il a montré comment faire tenir ensemble, dans une même page, le mot slavon, le mot de tous les jours et l’emprunt récent. Après Eugène Onéguine, écrit de 1823 à 1831, la question de savoir en quelle langue écrire ne se pose plus. La formule est commode ; elle est injuste envers Lomonossov et Karamzine.
La grammaire, très peu : un Russe lit Pouchkine sans difficulté notable. L’orthographe, en revanche, est restée archaïque jusqu’à la réforme de 1918, qui a supprimé les lettres devenues muettes et le signe dur final. C’est l’objet d’une page à part.
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