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Cours de languesLa réforme de 1918

La réforme de 1918 : quatre lettres de moins

Un livre russe imprimé avant 1918 ne s’écrit pas comme un livre d’aujourd’hui. Quatre lettres ont disparu, et le signe dur a quitté la fin des mots.

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Quatre lettres de moins, et un signe muet

Vous n’avez pas à apprendre l’orthographe d’avant 1918 pour parler russe. Vous la rencontrerez pourtant dans les éditions anciennes et sur les inscriptions de façade. Autant savoir ce que la réforme a retiré.

L’alphabet d’avant la réforme contenait quatre lettres que vous ne trouverez dans aucun manuel moderne. Aucune des quatre ne notait un son qui lui fût propre : chacune doublait une lettre déjà présente. C’est le fond de l’affaire. La liste des trente-trois lettres actuelles est donnée à la page l’alphabet cyrillique.

Les quatre lettres supprimées
LettreNomRemplacée parExemple
ѣiat’ехлѣбъ → хлеб khlieb — le pain
ѳfitaфариѳметика → арифметика arifmiétika — l’arithmétique
іi décimalиисторія → история istóriia — l’histoire
ѵijitsaисѵнодъ → синод sinód — le synode

À quoi s’ajoute le sort du signe dur en fin de mot, qui touchait bien plus de pages que les quatre lettres réunies. Les origines lointaines de la langue et de son écriture sont racontées à la page l’histoire du russe ; la présente page ne traite que cette réforme-là.

Le ѣ : la lettre qu’il fallait apprendre par cœur

Le iat’ avait noté, très anciennement, une voyelle distincte. Au XIXᵉ siècle cette voyelle s’était depuis longtemps confondue avec le е, et rien dans la prononciation ne permettait plus de choisir entre les deux lettres. Il fallait savoir. Les écoliers russes apprenaient par cœur les racines — une centaine environ — qui s’écrivaient avec un ѣ, et s’aidaient de vers mnémotechniques où tous les mots en contenaient un.

  • белый, бледный, бедный бес biélyï, bliédnyï, biédnyï bies — blanc, pâle, le pauvre démon
  • убежал голодный в лес oubiejál golódnyï v lies — s’est enfui affamé dans la forêt

Chacun de ces mots portait un ѣ avant 1918. Voici quelques-uns des mots les plus courants de la liste, dans leur forme d’aujourd’hui.

  • лето liéto — l’été
  • место miésto — la place
  • дело diélo — l’affaire
  • вера viéra — la foi
  • дети diéti — les enfants
  • река rieká — la rivière
  • свет sviet — la lumière
  • север siévier — le nord
  • нет niet — non
  • где gdie — où
  • здесь zdies’ — ici
  • везде viezdié — partout
  • после póslie — après
  • кроме krómie — sauf
  • некто niékto — un certain, quelqu’un

Le ѣ apparaissait aussi dans des désinences entières, et là au moins la règle était presque mécanique : les infinitifs en -еть, le datif et le prépositionnel de certains noms, quelques pronoms. Quatre verbes y échappaient et gardaient un е ordinaire — тереть, переть, мереть, простереть — avec tous leurs dérivés préfixés, dont умереть oumieriét’ « mourir » et запереть zapieriét’ « fermer à clé ».

  • смотреть smotriét’ — regarder
  • хотеть khotiét’ — vouloir
  • иметь imiét’ — avoir, posséder
  • видеть vídiet’ — voir
  • о столе o stolié — à propos de la table
  • на реке na riekié — sur la rivière
  • мне mnie — à moi
  • тебе tiebié — à toi
  • себе siebié — à soi

Ces désinences sont aujourd’hui celles du datif et du prépositionnel, et elles s’écrivent toutes avec un е ordinaire.

Ce que la suppression du ѣ a coûté

Une lettre inutile à la prononciation n’était pas inutile à l’œil. Le ѣ distinguait par écrit des mots que la graphie moderne confond. La réforme a fait disparaître ces distinctions, et le lecteur d’aujourd’hui doit s’en remettre au contexte.

Avant 1918, ѣсть « manger » ne se confondait pas avec есть « il y a » ; всѣ « tous » ne se confondait pas avec все, qui notait alors « tout ». Le cas de все est doublement instructif : la distinction aurait pu être sauvée par le tréma de всё, mais ce tréma reste facultatif, comme l’explique la page la lettre ё, jamais écrite.

Le ъ final : une lettre qui ne se prononçait pas

Avant la réforme, tout mot terminé par une consonne dure prenait un signe dur. Il ne se prononçait pas. Il ne changeait rien au sens. Il marquait seulement que la consonne finale n’était pas molle — ce que l’absence de signe mou suffisait déjà à dire.

Les prépositions terminées par une consonne en portaient un elles aussi : въ, съ, изъ, безъ, надъ, подъ, отъ. Sur une page de roman, ces signes muets occupaient une place considérable ; l’écrivain Lev Ouspenski estimait qu’un texte perdait environ un trentième de sa longueur en s’en passant.

Le signe dur n’a pas été supprimé, seulement chassé de la finale. Il garde son rôle de séparateur à l’intérieur du mot, entre un préfixe et une racine qui commence par une voyelle molle.

L’épisode de l’apostrophe. Les imprimeries ayant été priées de rendre leurs caractères devenus inutiles, beaucoup se retrouvèrent sans aucun ъ, y compris pour l’emploi que la réforme conservait. On prit alors l’habitude de le remplacer par une apostrophe : с’езд, об’явление. Le texte de la constitution de 1924 est imprimé ainsi. L’usage a survécu aux règles d’orthographe de 1956, qui rétablissent pourtant le ъ séparateur, et ne s’est éteint que dans les années 1960.

Trois lettres pour un seul son

Le russe d’avant 1918 écrivait le son i de trois façons. Le и ordinaire devant une consonne ; le і décimal devant une voyelle, plus le seul mot міръ « le monde » ; l’ijitsa dans trois mots d’Église à peine, мѵро, сѵнодъ et ѵпостась. La réforme ramène les trois lettres à и.

Un mot a fait couler beaucoup d’encre. миръ signifiait « la paix » ; міръ signifiait « le monde, la société ». Les deux se prononçaient mir, et depuis 1918 les deux s’écrivent мир. On répète souvent que Tolstoï aurait intitulé son roman Война и міръ, « La guerre et le monde » : c’est une légende. Toutes les éditions parues de son vivant portent Война и миръ, avec le и de la paix. C’est Maïakovski qui, pour le titre du poème qu’il écrit en 1915-1916, a délibérément choisi l’autre graphie — un jeu de mots que la réforme a rendu invisible.

La quatrième lettre, le ѳ, venait du thêta grec et ne servait qu’aux emprunts au grec.

Le prénom Фёдор a donc changé de première lettre en 1918 ; les patronymes et les noms de famille qui en dérivent suivent, comme le montre la page prénoms et patronymes.

Les désinences qui ont changé

La réforme ne s’est pas arrêtée aux lettres. Elle a aussi aligné sur la prononciation plusieurs terminaisons que l’usage écrit conservait par tradition. Ces formes anciennes sont partout dans la littérature du XIXᵉ siècle, et il faut savoir les reconnaître.

Les terminaisons avant et après 1918
AvantAprèsExemple
-аго, -яго-ого, -егоноваго → нового nóvogo — du nouveau
-аго après chuintante-егохорошаго → хорошего khoróchego — du bon
-ыя, -ія-ые, -иеновыя → новые nóvyie — les nouveaux
онѣониони oní — elles
однѣодниодни odní — seules
еяеёеё ieió — d’elle, son, sa
двѣдведве dvie — deux, au féminin

Deux pertes méritent d’être signalées. Le russe distinguait онѣ « elles » de они « ils » : ce féminin pluriel a disparu de l’écriture comme il avait disparu de la parole, et la page les pronoms personnels ne connaît plus qu’une forme. Le féminin двѣ a mieux résisté : il subsiste en russe moderne sous la forme две, distincte de два. Les désinences actuelles de l’adjectif sont exposées à la page la déclinaison de l’adjectif.

Les préfixes en з, réglés sur l’oreille

Plusieurs préfixes se terminent par з : без-, воз-, из-, низ-, раз-, через-. Devant une consonne sourde, ce з s’assourdit dans la bouche de tout le monde. La réforme a décidé de l’écrire tel qu’on l’entend.

Devant une consonne sonore ou une voyelle, le з reste : разбить razbít’ « casser », безумный biezoúmnyï « fou ». Le préfixe с-, lui, ne varie jamais : on écrit сделать sdiélat’ « faire » bien qu’on l’entende sonore. Le phénomène lui-même, qui touche toute la langue et pas seulement ces six préfixes, est décrit à la page assourdissement et assimilation.

Le calendrier réel de la réforme

On l’appelle souvent la réforme bolchevique. La date le suggère, les faits la démentent. Le texte appliqué en 1918 avait été préparé sous l’Empire, par l’Académie impériale des sciences, et il attendait depuis quatorze ans.

Les étapes, de l’Académie au décret
DateCe qui se passe
1904L’Académie impériale des sciences crée une commission sur l’orthographe russe, présidée par le linguiste Filipp Fortunatov. Sa sous-commission orthographique publie un rapport préliminaire.
1912La commission publie ses conclusions. Quelques éditeurs les appliquent d’eux-mêmes.
mai 1917Une réunion à l’Académie, autour d’Alekseï Chakhmatov, arrête le texte définitif. Le ministère de l’Instruction publique du Gouvernement provisoire ordonne son application dans les écoles.
décembre 1917Décret du Commissariat du peuple à l’Instruction publique, signé Anatoli Lounatcharski. Applicable aux publications officielles au 1er janvier 1918.
octobre 1918Le décret est republié et rend la nouvelle orthographe obligatoire pour toute la presse. C’est à cette republication que la clause sur le ё disparaît du texte.

La réforme est donc antérieure au régime qui l’a imposée. Ce que la révolution a apporté, c’est la contrainte : deux décrets, des délais très courts, et le retrait matériel des caractères. Les campagnes d’alphabétisation des années suivantes ont enseigné d’emblée la nouvelle graphie.

Ce que la réforme n’a pas fait

Elle a supprimé des lettres surnuméraires ; elle n’a pas rendu l’orthographe russe transparente. Trois chantiers restent ouverts, et vous les rencontrerez tous les trois.

Le ё n’est toujours pas obligatoire. Le décret de décembre 1917 déclarait son emploi « souhaitable mais non obligatoire ». La clause a même disparu du texte de 1918. Résultat : всё et все s’écrivent l’un comme l’autre dans la plupart des livres. Voyez la lettre ё, jamais écrite.

L’accent tonique ne s’écrit jamais. Aucun décret n’y a touché. C’est pourtant la difficulté la plus coûteuse pour un francophone, puisqu’elle commande la réduction des voyelles. La page l’accent tonique y est consacrée.

Les écarts entre graphie et prononciation demeurent. его se lit avec un v, что avec un ch dur, et la règle des sept lettres continue d’imposer и après г, к, х, ж, ш, ч, щ. La codification qui fait encore autorité aujourd’hui date de 1956, non de 1918.

Où l’ancienne orthographe se rencontre encore

Elle n’a pas disparu du jour au lendemain. Hors de Russie, les maisons d’édition de l’émigration l’ont conservée pendant des décennies : Bounine, Nabokov, Aldanov ont été imprimés ainsi, et le journal parisien Русская мысль ne s’en est détaché que longtemps après la guerre. L’Église orthodoxe russe hors frontières continue de publier des livres dans l’ancienne graphie.

En Russie même, vous la verrez surtout comme un signe. Depuis les années 1990, un ъ final appliqué à un nom moderne suffit à évoquer la Russie d’avant : le quotidien Коммерсантъ Kommiersánt en a fait son emblème, et l’enseigne Трактиръ traktír « auberge » revient sur les façades de restaurants. Le procédé est décoratif, non orthographique : personne ne le prend pour une faute, et personne ne l’étend au reste de la phrase.

Pour un apprenant, la conséquence pratique est modeste : vous écrivez le russe d’aujourd’hui, et vous apprenez seulement à reconnaître quatre lettres. La page racines et doublets slavons traite d’une autre trace laissée par le passé dans le lexique, et le russe dans le monde décrit la situation actuelle de la langue.

Lire n’est pas écrire. Savoir que ѣ se lit е et que le ъ final ne se prononce pas suffit à déchiffrer une page ancienne. La vraie difficulté du russe reste ailleurs : dans l’oreille, dans l’accent, dans la vitesse. C’est ce que travaille notre cours de russe, entièrement audio, en leçons de quatorze minutes.

Exercez-vous

On vous demande soit la forme d’aujourd’hui, soit la lettre ou le fait exposés plus haut. Touchez une réponse, puis Correction.

  1. Après 1918, хлѣбъ s’écrit ___. (le pain)
  2. Autrefois лѣто, aujourd’hui ___. (l’été)
  3. Le mot арифметика s’écrivait autrefois avec la lettre ___. (l’arithmétique)
  4. Le mot Россия s’écrivait autrefois avec la lettre ___. (la Russie)
  5. Après 1918, гдѣ s’écrit ___. (où)
  6. Après 1918, домъ s’écrit ___. (la maison)
  7. Après 1918, столъ s’écrit ___. (la table)
  8. Après 1918, объявленіе s’écrit ___. (l’annonce)
  9. книга ___ ученика (le livre du nouvel élève)
  10. ___ книги (les nouveaux livres)
  11. ___ пришли. (Elles sont arrivées.)
  12. Это ___ книга. (C’est son livre à elle.)
  13. Они ___ дома. (Elles sont seules à la maison.)
  14. Это ___ разговор. (C’est une conversation inutile.)
  15. Мы встретили ___. (Nous avons vu l’aube.)
  16. Он написал длинный ___. (Il a écrit un long récit.)
  17. Le décret de décembre 1917 porte la signature de ___. (le commissaire du peuple à l’Instruction publique)
  18. La commission de 1904 sur l’orthographe russe est présidée par ___. (le linguiste qui la dirige)
  19. La lettre que le décret ne nomme jamais est ___. (l’ijitsa)
  20. La lettre dont l’emploi reste souhaitable mais non obligatoire est ___. (le e tréma)
  21. Du vivant de Tolstoï, le titre du roman s’écrivait ___. (Guerre et Paix)
  22. Avant 1918, « tous » s’écrivait ___. (tous, au pluriel)
  23. Avant 1918, « manger » s’écrivait ___. (manger)
  24. Avant 1918, « douze » s’écrivait ___. (douze)

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Questions fréquentes

Qu’a exactement supprimé la réforme de 1918 ?

Quatre lettres — ѣ, ѳ, і, ѵ — dont aucune ne notait un son propre, et le signe dur ъ en fin de mot. Elle a aussi modifié des désinences (новаго → нового, новыя → новые, онѣ → они) et l’écriture des préfixes en з devant consonne sourde.

La réforme est-elle l’œuvre des bolcheviks ?

Non, sauf pour la contrainte. Le texte avait été préparé dès 1904 par une commission de l’Académie impériale des sciences, arrêté en mai 1917 sous le Gouvernement provisoire, puis imposé par deux décrets, en décembre 1917 et en octobre 1918.

Le signe dur ъ a-t-il complètement disparu ?

Non. Il a perdu sa place en fin de mot, où il ne servait à rien, mais il garde son rôle de séparateur à l’intérieur : подъезд podiézd, объявление obiavliénie.

Pourquoi voit-on encore des ъ sur des enseignes russes ?

Par effet de style. Depuis les années 1990, un ъ final évoque la Russie d’avant 1917 : le quotidien Коммерсантъ en a fait son emblème, et l’enseigne Трактиръ revient sur les restaurants. C’est un ornement, non une orthographe.

Faut-il apprendre l’ancienne orthographe ?

Pas pour écrire. Il suffit de savoir lire ѣ comme е, і et ѵ comme и, ѳ comme ф, et d’ignorer le ъ final. Cela ouvre les éditions anciennes, les inscriptions et les livres de l’émigration.

Le russe a-t-il perdu quelque chose à cette réforme ?

Quelques distinctions écrites : ѣсть « manger » contre есть « il y a », всѣ « tous » contre все « tout », миръ « la paix » contre міръ « le monde ». Le contexte y supplée sans peine.

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