Le russe possède deux familles de mots négatifs qui se ressemblent à la lettre près. Tout se joue sur la place de l’accent — et elles ne construisent pas du tout la même phrase.
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Le russe n’a pas de stock de mots négatifs indépendants, comme le français avec « personne », « rien », « jamais ». Il prend ses interrogatifs — qui, quoi, où, quand — et leur ajoute un préfixe. Il en existe deux, et ils ne disent pas la même chose.
Le préfixe ни- forme la négation ordinaire : personne ne vient, je ne sais rien. Le préfixe не- forme une tournure impersonnelle : il n’y a personne à qui, il n’y a rien à. À l’écrit, toute la différence tient à la voyelle du préfixe, et rien n’indique où tombe l’accent.
Car c’est l’accent qui commande. La série ни- ne porte jamais l’accent sur son préfixe ; la série не- le porte toujours. La règle scolaire russe se formule à l’envers : sous l’accent on écrit не, hors accent ни. Voyez la page de l’accent tonique.
| Interrogatif | Série ни- | Série не- |
|---|---|---|
| кто — qui | никто niktó — personne | некого niékogo — personne à qui |
| что — quoi | ничто nitchtó — rien | нечего niétchego — rien à |
| где — où | нигде nigdié — nulle part | негде niégdie — nulle part où |
| куда — vers où | никуда nikoudá — nulle part | некуда niékouda — nulle part où aller |
| когда — quand | никогда nikogdá — jamais | некогда niékogda — pas le temps |
| откуда — d’où | ниоткуда niotkoúda — de nulle part | неоткуда niéotkouda — nulle part d’où (le tirer) |
| зачем — pour quoi faire | — | незачем niézatchem — inutile de |
| как — comment | никак nikák — d’aucune façon | — |
| какой — quel | никакой nikakóï — aucun | — |
| чей — à qui | ничей nitchiéï — à personne | — |
Les deux colonnes ne sont pas symétriques : quatre mots restent sans correspondant. C’est le premier signe que ces séries ne font pas le même travail.
C’est celle que vous emploierez dès les premières semaines. Elle traduit nos « personne », « rien », « jamais », « nulle part », mais ne se place pas comme eux : le mot en ни- se met devant le verbe, là où le français rejette « personne » ou « rien » derrière lui.
Никто et ничто se déclinent aux six cas, comme les interrogatifs dont ils sortent. Ils prennent le cas que réclame leur fonction, sans considération de la négation — c’est le mécanisme exposé à la page les six cas.
| Cas | « personne » | « rien » |
|---|---|---|
| Nominatif | никто niktó | ничто nitchtó |
| Génitif | никого nikogó | ничего nitchegó |
| Datif | никому nikomoú | ничему nitchemoú |
| Accusatif | никого nikogó | ничто nitchtó |
| Instrumental | никем nikiém | ничем nitchiém |
| Prépositionnel | ни о ком ni o kom | ни о чём ni o tchom |
Dans le dernier exemple, бояться régit le génitif, ce qui explique ничего — voyez quel cas après quel verbe. Ajoutons que ничто est peu employé, au nominatif comme à l’accusatif : devant un verbe nié, c’est presque toujours le génitif ничего qui apparaît, par l’effet d’une règle plus large traitée à la page le génitif de négation.
C’est le point qui coûte le plus cher aux francophones, parce que notre langue a fait le choix inverse : « je ne vois personne » suffit, et « je ne vois pas personne » est fautif. En russe, le mot en ни- ne porte pas à lui seul la négation de la phrase : le verbe garde impérativement sa particule не.
Le troisième exemple pousse le principe à son terme. Les mots en ни- s’accumulent sans limite, et le не reste unique, accolé au verbe : quatre marques de négation là où le français en tolère une. Omettre le не ne produit pas une nuance, mais une phrase inachevée. La règle ne souffre que deux entorses : la phrase sans verbe, traitée juste après, et quelques tournures figées où le mot en ни- se suffit à lui-même — остаться ни с чем ostát’sia ni s tchem, rester les mains vides.
Une seule situation change le mot, non la règle. Sans verbe, l’absence s’exprime par нет niet, qui vaut à lui seul « il n’y a pas », et le complément passe au génitif.
La syntaxe de не et de нет relève d’une page consacrée à la négation, que nous n’anticipons pas ici.
Voici la particularité qui surprend le plus. Quand un pronom négatif suit une préposition, celle-ci ne se met pas devant le mot : elle s’insère entre le préfixe et le pronom, et l’ensemble s’écrit en trois mots. On ne dit jamais с никем, on dit ни с кем.
| Sans préposition | Avec préposition | Sens |
|---|---|---|
| никем | ни с кем ni s kiem | avec personne |
| никого | ни у кого ni ou kogó | chez personne |
| никому | ни к кому ni k komoú | vers personne |
| ничем | ни с чем ni s tchem | avec rien |
| ничто | ни за что ni za tchto | pour rien au monde |
| — | ни о чём ni o tchom | de rien (parler) |
| некем | не с кем nie s kiem | personne avec qui |
| некому | не к кому nie k komou | personne chez qui aller |
| — | не о чем nie o tchem | rien dont (parler) |
La même coupure vaut pour la série не-, l’accent restant sur не. Les deux tirets de la première colonne s’expliquent seuls : le prépositionnel n’existe que sous cette forme coupée, puisqu’il suppose toujours une préposition — voyez le cas prépositionnel.
Ces deux-là se déclinent non comme des pronoms mais comme des adjectifs : ils s’accordent en genre, en nombre et en cas avec le nom qu’ils accompagnent, selon les modèles de la déclinaison de l’adjectif.
Никакой renforce la négation, comme notre « aucun » ou « pas le moindre ». Il est très fréquent à l’oral, où il sonne plus catégorique qu’une simple négation.
Ничей dit qu’une chose n’appartient à personne. Il se range du côté des possessifs par le sens, et suit la déclinaison irrégulière de чей.
Changez l’accent de place et vous changez de construction. La série не- ne sert pas à nier un verbe : elle bâtit une phrase sans sujet au nominatif, où l’on trouve trois éléments et pas un de plus.
1. La personne concernée, au datif — мне, ему, нам — ou sous-entendue.
2. Le mot en не-, accentué sur son préfixe.
3. Un verbe à l’infinitif, jamais conjugué — parfois sous-entendu lui aussi : Мне некогда.
Et surtout : aucune particule не supplémentaire. Le préfixe porte déjà toute la négation. C’est l’exact contraire de la série précédente.
Некого et нечего n’ont pas de nominatif. Le paradigme commence au génitif, ce qui est logique : ces mots ne peuvent pas être sujets, puisque la construction n’a pas de sujet.
| Cas | « personne à qui » | « rien à » |
|---|---|---|
| Nominatif | — | — |
| Génitif | некого niékogo | нечего niétchego |
| Datif | некому niékomou | нечему niétchemou |
| Accusatif | некого niékogo | — |
| Instrumental | некем niékiem | нечем niétchem |
| Prépositionnel | не о ком nie o kom | не о чем nie o tchem |
Une case de plus reste vide. Нечего n’a d’accusatif qu’avec une préposition — не на что, не за что ; sans préposition, c’est la forme du génitif qui fait office de complément, comme dans Мне нечего читать Mnie niétchego tchitát’, je n’ai rien à lire.
Faute de sujet au nominatif, le verbe быть ne peut s’accorder avec rien et reste au neutre singulier : было býlo au passé, будет boúdiet au futur.
Le choix de l’aspect de l’infinitif obéit aux principes exposés à la page l’aspect après un modal.
1. некто et нечто ne sont pas négatifs. Accentuées elles aussi sur не-, ces deux formes signifient « un certain » et « quelque chose » : ce sont des pronoms indéfinis. Leur usage est restreint — некто ne s’emploie qu’au nominatif, le plus souvent devant un nom propre.
2. некогда a deux sens. Le même mot, avec le même accent, signifie « pas le temps » dans la construction impersonnelle, et « jadis » dans un emploi de registre littéraire. Seul le contexte tranche.
3. не за что n’est pas ни за что. Une voyelle et un accent les séparent. Le premier, accentué sur не, est la réponse ordinaire à un remerciement. Le second, accentué sur что, exprime un refus catégorique et réclame un verbe nié.
4. ни… ни est une conjonction, non un pronom. Elle coordonne deux termes et n’exempte pas davantage le verbe de sa particule.
La série des indéfinis — кто-то, кто-нибудь, что-то — est bâtie sur les mêmes interrogatifs et forme la réponse positive aux mêmes questions : quelqu’un, quelque chose. Les formes de base кто et что sont présentées avec les pronoms personnels, et les démonstratifs complètent le tableau.
Deux mécanismes voisins se traitent ailleurs : le passage de l’accusatif au génitif sous la négation, à la page le génitif de négation, et la syntaxe de не et нет, à la page consacrée à la négation. Pour les cas commandés par les prépositions, voyez le génitif, l’instrumental et l’accusatif. Le dossier entier est cartographié à la page la grammaire complète, rattachée à notre rubrique de grammaire.
Ce que l’écrit ne peut pas donner. Toute cette page repose sur une syllabe accentuée : нигде contre негде, никогда contre некогда. Les Russes n’écrivent jamais cet accent. La distinction s’installe par l’oreille, ou elle ne s’installe pas. C’est la raison d’être de notre cours de russe, entièrement audio, en leçons de quatorze minutes.
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Parce que le mot en ни- ne nie pas à lui seul : il précise une négation que le verbe doit porter par ailleurs. Никто не знает Niktó nie znáiet, personne ne sait. Supprimer не ne change pas le sens, cela rend la phrase impossible. Plusieurs mots en ни- peuvent s’accumuler, mais не reste unique.
L’accent, et rien d’autre à l’écrit. Никогда nikogdá signifie « jamais » et demande un verbe nié. Некогда niékogda signifie « pas le temps » et s’emploie avec un datif et un infinitif, sans не : Мне некогда читать, je n’ai pas le temps de lire.
Parce que la préposition s’insère entre le préfixe et le pronom, au lieu de se placer devant le mot entier. La règle vaut pour les deux séries : ни о чём, ни у кого, не с кем, не о чем. Sans préposition, le mot s’écrit en un seul bloc : никем, ничего.
Non, et ce serait une faute. Le préfixe accentué porte la négation à lui seul. On dit Мне нечего делать Mnie niétchego diélat’ et jamais une forme avec не devant l’infinitif. C’est l’inverse exact de la série en ни-.
Parce que la construction où il figure n’a pas de sujet. La personne concernée est au datif, le verbe à l’infinitif, et le pronom occupe toujours une fonction de complément. Son paradigme commence donc au génitif : некого, некому, некем, не о ком.
Non, malgré son préfixe accentué. Некто signifie « un certain » et нечто « quelque chose » : ce sont des indéfinis. Некто ne s’emploie guère qu’au nominatif, devant un nom propre : некто Иванов niékto Ivánov.
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