Le turc vouvoie par le pluriel, exactement comme nous, et cette partie-là ne demande aucun effort. Mais il met aussi le verbe au pluriel pour parler d’une seule personne respectée, et il appelle un inconnu « grand frère » : c’est là que tout se joue.
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Siz fait deux métiers. Adressé à une seule personne, c’est le vouvoiement : la forme que l’on emploie par défaut avec un inconnu, un commerçant, un collègue, quelqu’un de plus âgé. Adressé à un groupe, c’est simplement le pluriel. Pour la série des pronoms personnels elle-même, voir les pronoms.
Le verbe suit, et porte la personne du pluriel, sous ses quatre formes réglées par l’harmonie : -sınız, -siniz, -sunuz, -sünüz. Çok iyi Türkçe konuşuyorsunuz, vous parlez très bien turc. Nerede oturuyorsunuz, où habitez-vous. La même marque se pose sur un attribut sans verbe — hazırsınız, vous êtes prêt — mécanisme qui appartient à la copule suffixée.
Reste l’ambiguïté : siz vouvoyé et siz pluriel se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Le turc dispose donc d’une forme de plus, que le français n’a pas : sizler, le pluriel d’un pluriel, réservé à plusieurs personnes que l’on vouvoie. Sizler nasılsınız s’adresse à un groupe de personnes que l’on ne tutoie pas — des parents, des professeurs, un conseil d’administration.
Voici le mécanisme que les manuels expédient en une note de bas de page et qu’un francophone comprend de travers pendant des années.
Müdür bey geldiler : le directeur est arrivé. Une seule personne est arrivée, et pourtant le verbe porte la marque du pluriel, sous ses deux formes -lar et -ler selon l’harmonie : geldiler, gidiyorlar, gelmişler. Ce pluriel n’est pas un nombre, c’est un cran de respect.
On l’emploie en parlant d’un tiers que l’on place au-dessus de soi : un supérieur, un aîné, un client important, un professeur. On ne l’emploie pas en parlant de soi, ni d’un égal, ni de quelqu’un qu’on tutoie.
La marque du pluriel peut ainsi apparaître deux fois pour un seul interlocuteur : sur le pronom avec sizler, et sur le verbe avec le suffixe de personne. Rien n’est redondant dans ce cumul : chaque pluriel fait un travail différent, l’un compte les personnes, l’autre marque la distance. Pour le suffixe du pluriel lui-même et son fonctionnement sur le nom, voir le pluriel.
Socialement, ce redoublement place l’interlocuteur très haut. Il est fréquent dans le monde du travail, dans l’administration, chez les commerçants qui soignent leur clientèle, et dans la bouche des personnes âgées. Son absence n’a rien d’impoli : c’est un cran de plus, pas un minimum exigé.
Il est plus urgent de le reconnaître que de le produire. Si l’on entend Hoca geldiler et que l’on comprend « les professeurs sont arrivés », toute la suite de la conversation part de travers. Réflexe à installer : un verbe au pluriel dont le sujet est au singulier signale le respect, pas le nombre.
En turc, on n’appelle presque jamais quelqu’un par son seul prénom nu. Un mot l’accompagne, et ce mot se place après le nom — l’inverse exact de notre « monsieur Dupont ».
Ils suivent le prénom : Ahmet Bey, Ayşe Hanım. C’est la formule neutre et passe-partout, au bureau comme chez le médecin. Si l’on ignore le nom de la personne, on l’interpelle par Beyefendi ou Hanımefendi, employés seuls.
Ils s’adressent à des inconnus, et c’est la grande surprise. Abi à un homme un peu plus âgé, abla à une femme un peu plus âgée, amca et teyze à quelqu’un de la génération de vos parents. Ils suivent aussi le prénom : Ahmet Abi, Ayşe Abla.
Hocam s’adresse à un enseignant, et bien au-delà, à toute personne dont on reconnaît la compétence. Efendim sert à décrocher le téléphone, à répondre quand on vous appelle, et à faire répéter une phrase que vous n’avez pas saisie.
Un seul titre précède le nom, et il appartient à l’écrit : Sayın, devant le nom complet, en tête d’une lettre ou d’un courriel — Sayın Ahmet Yılmaz. Les mots Bay et Bayan existent aussi, mais ils sentent le formulaire et la traduction : dans la rue, on entend Bey et Hanım.
Un mot enfin sur buyurun, sans doute le terme le plus utile de tout le chapitre. Il accompagne un objet que l’on tend, invite à entrer, à s’asseoir, à parler, et sert de « je vous écoute » dans un commerce. C’est, par sa forme, l’impératif de vouvoiement d’un verbe signifiant « ordonner, daigner » — voir l’impératif et l’optatif.
Demander quelque chose en turc ne consiste pas à changer de mode, mais à choisir un barreau sur une échelle. En voici quatre, du plus familier au plus cérémonieux, plus la formule qui les surplombe tous.
Gel. Le tutoiement, entre proches, à table, en famille. Ce barreau n’a rien de brutal, et les francophones l’évitent à tort.
Gelin. Le vouvoiement ordinaire, celui de la vie courante. La voyelle du suffixe varie selon le mot : gelin, alın, okuyun, görün. C’est le barreau que vous emploierez quatre-vingt-dix fois sur cent.
Geliniz. La forme cérémonieuse, celle des annonces, des panneaux, des consignes écrites et des discours. À l’oral, elle sonne solennelle, parfois même distante.
Gelsenize. Une invitation insistante et chaleureuse, de l’oral familier : « mais venez donc ». Elle ne commande pas, elle presse aimablement. Pour la morphologie de ces formes, voir l’impératif et l’optatif.
Au-dessus de toute l’échelle : l’aoriste interrogatif. C’est la demande polie standard du turc, celle qui s’entend partout et qui vous fera passer pour quelqu’un de bien élevé. Bir bakar mısınız, pourriez-vous jeter un coup d’œil. Kapıyı kapatır mısınız, pourriez-vous fermer la porte. La forme se construit avec l’aoriste et la particule interrogative, qui possède elle aussi ses quatre variantes : voir l’aoriste et la particule mi.
Un dernier étage, purement lexical : les formules fixes qui entourent une demande. Lütfen, s’il vous plaît. Kolay gelsin, que le travail vous soit léger, que l’on dit à quiconque travaille. Geçmiş olsun, à un malade. Afiyet olsun, autour d’un repas. Toutes sont bâties sur la forme de troisième personne étudiée avec l’impératif et l’optatif.
Dire siz et conjuguer au singulier. C’est l’erreur la plus visible, parce qu’elle s’entend dans la même phrase. Le pronom et la terminaison du verbe doivent monter ensemble d’un cran.
Calquer « monsieur Dupont ». On ne dit pas Bay Yılmaz à quelqu’un qu’on a devant soi : on dit Ahmet Bey, avec le prénom, et le titre derrière. Les apprenants inversent l’ordre pendant des mois.
Se vexer d’un abla. Quand une vendeuse vous appelle abi ou abla, elle ne prend aucune liberté : c’est la forme courante de l’adresse entre inconnus, et l’absence de tout terme serait plus sèche que sa présence.
Rester muet quand on vous appelle. Efendim est la réponse attendue, au téléphone comme dans la rue. Le silence, ou un simple « oui », laisse l’échange en suspens.
Remercier au mauvais barreau. Le remerciement suit la même échelle que le reste : Sağ ol à quelqu’un que l’on tutoie, Sağ olun à quelqu’un que l’on vouvoie. Même chose pour l’accueil : Hoş geldin d’un côté, Hoş geldiniz de l’autre. Une seule syllabe de différence, et un changement de ton complet.
Pourquoi ce chapitre s’écoute plus qu’il ne se lit. Rien ici n’est difficile à comprendre ; tout est difficile à faire au bon moment. Choisir abi ou beyefendi, entendre le pluriel de déférence, placer efendim au bon quart de seconde : cela s’acquiert en écoutant des échanges réels, pas en lisant une liste. Notre cours de turc met ces formules en situation, en leçons audio de quatorze minutes.
Chaque question porte sur le vouvoiement, le pluriel de déférence et les termes d’adresse exposés ci-dessus. Touchez une réponse, puis Correction.
Cinquante-neuf pages qui se répondent — de l’harmonie vocalique à l’ordre des suffixes du verbe, des six cas au discours rapporté, avec des exercices corrigés sur chacune. Une langue où tout se colle au bout du mot, dans un ordre qui ne varie jamais.
Lire une règle n’a jamais fait parler personne. Quatorze minutes par jour, vous écoutez, vous répétez à voix haute, et la langue s’installe. Vous l’entendrez dans votre bouche avant de savoir nommer la règle qui la gouverne.
Les deux formules sont indépendantes : l’une ne donne pas accès à l’autre. Dans les deux cas, les leçons s’écoutent en ligne.
Siz s’adresse soit à une seule personne que l’on vouvoie, soit à un groupe. Sizler lève l’ambiguïté : c’est le pluriel d’un pluriel, réservé à plusieurs personnes que l’on ne tutoie pas.
Parce que ce pluriel marque le respect et non le nombre. Une seule personne est arrivée. Le suffixe prend ses deux formes selon l’harmonie, -lar et -ler, et l’on emploie ce procédé en parlant d’un supérieur ou d’un aîné.
Après le nom, et normalement après le prénom : Ahmet Bey, Ayşe Hanım. C’est l’inverse du français. Seul Sayın précède le nom, et seulement à l’écrit.
Parce que les termes de parenté servent à s’adresser aux inconnus : abi à un homme un peu plus âgé, abla à une femme un peu plus âgée, amca et teyze à la génération des parents. Aucune familiarité indue n’est prise.
Efendim. Le même mot sert à décrocher le téléphone et à faire répéter une phrase que l’on n’a pas comprise. C’est l’un des mots les plus utiles de la langue.
Par l’aoriste interrogatif : Bir bakar mısınız, Kapıyı kapatır mısınız. C’est la demande standard du turc, plus efficace que tout choix de mode, et l’on peut y ajouter lütfen.
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