Là où le français prend le mot étranger tel quel, l’islandais en forge un avec ses propres racines. Un mot islandais que vous n’avez jamais vu est donc souvent fait de deux mots que vous connaissez déjà.
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Quand vous ouvrez un texte en allemand ou en espagnol, une partie du lexique vous est offerte : télévision, ordinateur, hôpital, musique se reconnaissent au passage. En islandais, cette aide disparaît d’un coup.
La télévision se dit sjónvarp, l’ordinateur tölva, l’électricité rafmagn, l’hélicoptère þyrla. Aucun de ces mots ne ressemble à quoi que ce soit de familier, et ce n’est pas un accident de l’histoire : ce sont des mots fabriqués exprès, à partir de racines islandaises, pour éviter l’emprunt international. Les Islandais les appellent nýyrði, « mots neufs ».
La bonne nouvelle est que ce refus de l’emprunt a une contrepartie. Un vocabulaire emprunté est opaque : rien, dans « ordinateur », ne se déduit d’autre chose. Un vocabulaire fabriqué, lui, est transparent pour qui connaît les racines. Passé un certain seuil, vous cessez d’apprendre des mots isolés et vous commencez à les lire comme des additions. C’est le seul sujet de cette page : comment ces additions se font, et comment les défaire quand on tombe sur un mot long.
Le procédé le plus productif consiste à coller deux mots l’un contre l’autre, sans trait d’union, sans espace, et sans rien modifier. Le premier précise, le second porte le sens principal : ísskápur est une armoire à glace, donc un réfrigérateur, et non une glace en forme d’armoire. Cet ordre est l’inverse du nôtre, où le mot noyau vient en tête et le complément derrière, et c’est la première chose à retourner dans sa tête.
| Mot | Premier élément | Second élément | Sens |
|---|---|---|---|
| ísskápur | ís la glace | skápur l’armoire | le réfrigérateur |
| morgunmatur | morgunn le matin | matur la nourriture | le petit-déjeuner |
| dagblað | dagur le jour | blað la feuille | le journal |
| ljósmynd | ljós la lumière | mynd l’image | la photographie |
| kvikmynd | kvikur vif, mouvant | mynd l’image | le film |
| flugvöllur | flug le vol | völlur le terrain | l’aéroport |
| hjólastóll | hjól la roue | stóll la chaise | le fauteuil roulant |
| farsími | far- le déplacement | sími le téléphone | le téléphone portable |
| snjallsími | snjall habile | sími le téléphone | le téléphone intelligent |
| hugbúnaður | hugur l’esprit | búnaður l’équipement | le logiciel |
| vélbúnaður | vél la machine | búnaður l’équipement | le matériel informatique |
| skriðdreki | skríða ramper | dreki le dragon | le char d’assaut |
La paire hugbúnaður et vélbúnaður montre à elle seule l’intérêt du système : l’équipement de l’esprit contre l’équipement de la machine, c’est-à-dire le logiciel contre le matériel. Un francophone doit retenir deux mots anglais sans logique interne ; un Islandais lit une opposition.
Le genre du composé, lui, ne se décide pas ici : il est celui du dernier élément, et cette règle est traitée à la page les trois genres. Il suffit pour l’instant de savoir que flugvél se comporte comme vél et flugvöllur comme völlur.
Un grand nombre de composés ne collent pas deux radicaux nus : ils mettent le premier élément au génitif. Le mot bók signifie « livre » et barn « enfant », mais le livre pour enfants n’est pas « barnbók » : c’est barnabók, avec une syllabe de liaison qui est en réalité un génitif pluriel, « livre d’enfants ».
Reconnaître cette syllabe est très utile, parce qu’elle explique la plupart des -a-, -ar-, -s- et -u- qui apparaissent au milieu des mots longs et qui, sinon, ressemblent à du bruit. Ce ne sont pas des lettres de remplissage : chacune est la marque d’un cas. Le cas lui-même, avec ses emplois dans la phrase, est décrit à la page le génitif.
| Mot | Découpage | Sens littéral | Sens |
|---|---|---|---|
| barnabók | barna + bók | livre d’enfants | le livre pour enfants |
| orðabók | orða + bók | livre de mots | le dictionnaire |
| bókasafn | bóka + safn | collection de livres | la bibliothèque |
| lyklaborð | lykla + borð | planche de touches | le clavier |
| sólarhringur | sólar + hringur | cercle du soleil | la journée de vingt-quatre heures |
| ríkisstjórn | ríkis + stjórn | direction de l’État | le gouvernement |
| veraldarvefur | veraldar + vefur | toile du monde | la Toile, le Web |
| sjúkrahús | sjúkra + hús | maison des malades | l’hôpital |
sólarhringur mérite un arrêt, parce que c’est un mot qu’un voyageur entend vraiment : c’est l’unité de temps que l’islandais emploie pour dire « vingt-quatre heures », le tour complet du soleil. Une langue qui a passé des siècles à vivre sous une lumière d’été continue et une nuit d’hiver continue a eu besoin d’un mot pour la journée entière, indépendant du lever et du coucher.
L’islandais ne limite pas le nombre d’éléments qu’un mot peut contenir, et il n’insère ni trait d’union ni espace. Devant hugbúnaðarfyrirtæki, un débutant regarde le début du mot et s’arrête. C’est exactement le contraire qu’il faut faire.
Le sens d’un composé islandais est au bout. Le dernier élément dit ce dont il s’agit ; tout ce qui précède le restreint. hugbúnaðarfyrirtæki est donc d’abord un fyrirtæki, une entreprise ; puis on apprend qu’elle relève du hugbúnaður, du logiciel. Une entreprise de logiciels. De même, utanríkisráðuneyti est un ráðuneyti, un ministère, celui de ce qui est utanríkis, hors du pays : le ministère des affaires étrangères.
La méthode pratique tient en trois gestes. On cherche d’abord un élément connu à la fin du mot, et on le détache. On recommence sur ce qui reste, toujours par la droite. On lit enfin l’ensemble de droite à gauche, en français. Trois quarts du temps, le sens tombe juste ; le reste du temps, on obtient au moins le domaine, ce qui suffit souvent pour ne pas perdre le fil d’une phrase.
Un piège à connaître. Certains mots fabriqués ne s’additionnent pas : ils ont été forgés par image, et le calcul ne les rend pas. skjár désignait la membrane tendue sur l’ouverture d’une maison de tourbe pour y laisser entrer la lumière ; il désigne aujourd’hui l’écran. sími était un vieux mot pour le fil, et c’est le téléphone. tölva a été bâti sur tala, « le nombre ». Ceux-là s’apprennent comme des mots, pas comme des sommes ; ils sont peu nombreux, et ce sont les plus employés.
La composition n’est pas le seul outil. Une série de suffixes courts permet de tirer d’un mot un autre mot, et ils reviennent si souvent qu’ils valent la peine d’être reconnus dès les premières semaines.
Le suffixe -ari fabrique, à partir d’un verbe, le nom de celui qui fait l’action, comme notre -eur. Le suffixe -andi fait à peu près la même chose, à partir de la forme du participe présent.
Ces suffixes transforment un verbe en nom d’activité ou de résultat, comme notre -tion ou -ment.
-legur forme des adjectifs de manière ou de ressemblance ; -laus signifie « sans » et se soude à la fin du mot, là où le français met une préposition devant.
Un seul préfixe est à connaître d’urgence : ó- nie l’adjectif qu’il précède, comme notre in-. Il double instantanément le vocabulaire des adjectifs, et il donne au passage l’un des mots les plus utiles d’un séjour en Islande.
La création lexicale islandaise n’est pas spontanée : elle est organisée. Un conseil de la langue, l’Íslensk málnefnd, veille à la politique linguistique, et des commissions de terminologie travaillent dans les différentes professions, de la médecine à l’informatique, pour proposer des termes islandais aux notions nouvelles. Les propositions sont publiées, discutées, et parfois refusées par l’usage.
Car il faut dire aussi l’autre moitié de l’histoire, sans quoi le tableau serait faux. Certains mots fabriqués ont gagné sans discussion : tölva, sími, sjónvarp sont les mots ordinaires de la langue, personne n’en emploie d’autres. D’autres n’ont pas pris. La pizza a reçu un nom islandais, flatbaka, « la cuite plate », qu’on lit parfois sur une carte mais que presque personne ne dit. Et une partie du quotidien est franchement empruntée : bíll pour la voiture, jeppi pour le quatre-quatre, sjoppa pour la petite boutique, strætó pour le bus, abrégé du terme long strætisvagn.
Ce qui est constant, en revanche, c’est que l’emprunt est remodelé pour entrer dans la langue. Un mot étranger n’est pas conservé tel quel : il reçoit une forme qui lui permet de se décliner comme les autres noms, ce que bíll fait aussi régulièrement qu’un mot hérité. C’est peut-être là le vrai principe, plus que le refus de l’emprunt : rien n’entre en islandais sans s’y plier. Les paradigmes correspondants sont à la page les noms masculins.
Ces mots s’entendent avant de se lire. Un composé islandais écrit paraît interminable ; dit à vitesse normale, il passe en un souffle, parce que la voix le traite comme une seule unité. C’est exactement ce que travaille le cours d’islandais, entièrement audio, en leçons de quatorze minutes : on y entend flugvöllur ou farsími dans des phrases entières, et non épelés lettre à lettre.
Chaque question porte sur la formation ou le sens d’un mot construit ; choisissez la bonne réponse, puis touchez Correction.
Trente-six pages qui vont des lettres ð et þ aux quatre cas, de la déclinaison des noms au moyen en -st, avec des exercices corrigés sur chacune. Une langue germanique restée médiévale : le nom se décline, l’article se colle à sa fin, et rien ne se prononce comme cela s’écrit.
Lire une règle n’a jamais fait parler personne. Quatorze minutes par jour, vous écoutez, vous répétez à voix haute, et la langue s’installe. Vous l’entendrez dans votre bouche avant de savoir nommer la règle qui la gouverne.
Les deux formules sont indépendantes : l’une ne donne pas accès à l’autre. Dans les deux cas, les leçons s’écoutent en ligne.
Par une politique linguistique assumée : plutôt que d’adopter le mot étranger, on en forge un avec des racines islandaises. La télévision est sjónvarp, « projection de la vue », et l’ordinateur tölva, formé sur tala, « le nombre ». Un conseil de la langue et des commissions de terminologie organisent ce travail par domaine.
En le lisant par la fin. Le dernier élément dit de quoi il s’agit, tout ce qui précède le précise, et l’on remonte ensuite vers la gauche. hugbúnaðarfyrirtæki est d’abord un fyrirtæki, une entreprise, puis une entreprise de hugbúnaður, de logiciels.
Ce ne sont pas des lettres de liaison arbitraires : le premier élément est souvent au génitif, et la syllabe est la marque de ce cas. barnabók est un « livre d’enfants », ríkisstjórn une « direction de l’État ». Le cas est présenté à la page le génitif.
Oui, et dans le vocabulaire le plus courant : bíll pour la voiture, jeppi pour le quatre-quatre, sjoppa pour la petite boutique. Le mot islandais proposé ne gagne pas toujours : flatbaka existe pour la pizza et reste très peu employé. Mais l’emprunt est remodelé pour pouvoir se décliner comme les autres noms.
Non, l’inverse fonctionne mieux. En apprenant des mots courants, vous rencontrez les mêmes racines plusieurs fois, et elles se détachent d’elles-mêmes : après flugvél et flugvöllur, l’élément flug est acquis sans avoir été étudié. C’est le moment où le vocabulaire islandais cesse de coûter cher.
Oui, et c’est l’une des rares choses vraiment régulières : un composé prend le genre de son dernier élément. La règle et ses conséquences sont traitées à la page les trois genres, avec les indices qui permettent de reconnaître le genre d’un nom simple.
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