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Cours de langues›Les voyelles qui changent

Quand la voyelle du mot change : le hljóðvarp

Un mot islandais ne garde pas toujours sa voyelle : land devient löndum, bók devient bækur. Ces changements ne sont pas des irrégularités : ils obéissent à deux mécanismes, dont un seul est encore vivant.

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Le vrai obstacle n’est pas la désinence

On imagine toujours que le plus dur, dans une langue à cas, sera d’apprendre les terminaisons. En islandais, ce n’est pas vrai. Les désinences sont peu nombreuses et reviennent sans arrêt. Ce qui met réellement en échec un francophone, c’est que le début du mot bouge aussi.

Vous cherchez bækur dans un dictionnaire : vous ne le trouvez pas, parce que le mot y est rangé sous bók. Vous lisez löndum sur un panneau et vous ne reconnaissez pas land. Vous entendez nætur à la réception d’un hôtel et vous ne faites pas le lien avec nótt, que vous veniez précisément d’apprendre. Le problème n’est pas la fin du mot, c’est son milieu.

Ces changements portent un nom islandais, hljóðvarp, littéralement un déplacement de son. Le principe est toujours le même : une voyelle en modifie une autre. Une voyelle de désinence agit sur la voyelle du radical, souvent à distance, et parfois alors qu’elle a elle-même disparu depuis des siècles. Deux mécanismes distincts sont à l’œuvre, et il faut les séparer, parce que l’un est encore actif et l’autre est un fossile.

Cette page explique le mécanisme et donne des paires de formes. Elle ne donne aucun tableau de déclinaison ni de conjugaison : les paradigmes complets, où ces formes apparaissent en place, sont ailleurs, et vous trouverez les liens en bas de page.

Le u agit sur le a : le u-hljóðvarp

Premier mécanisme, et le seul qui soit encore vivant dans la langue d’aujourd’hui. La règle tient en une phrase : un a dans le radical devient ö quand la syllabe suivante contient un u. Comme le datif pluriel de tous les noms islandais se termine par -um, et comme la première personne du pluriel des verbes se termine aussi par -um, ce changement se rencontre à chaque page.

Le a devient ö devant un u
Forme de baseForme à uSens
landlöndumle pays, aux pays
dagurdögumle jour, aux jours
hamarhömrumle marteau, aux marteaux
sagasögul’histoire, de l’histoire
talatölumparler, nous parlons
kallaköllumappeler, nous appelons

La contrepartie est aussi utile à savoir : dès que le u n’est pas là, le a revient. C’est pourquoi un même mot se promène entre deux voyelles selon la case du tableau, et pourquoi il ne faut surtout pas retenir « le pluriel se fait avec un ö ». Le ö n’appartient pas au pluriel : il appartient au voisinage d’un u.

Le u que l’on ne voit plus

Voici le point qui déroute le plus. Certaines formes ont un ö sans qu’on voie le moindre u : barn donne börn, nafn donne nöfn, fjall donne fjöll. La désinence a disparu de l’islandais, le changement qu’elle avait provoqué est resté. Le ö est le seul témoin d’une terminaison perdue, et c’est aussi, désormais, la seule marque du pluriel de ces mots.

Cela explique du même coup une bizarrerie qui étonne tout le monde : dans le pluriel de ces noms, une case revient au a. Le génitif pluriel se termine par -a, et non par -u : aucun u, donc aucun changement.

Dans une syllabe faible, le a devient u

Le même mécanisme a une seconde forme, moins connue et pourtant très visible. Quand le a touché ne porte pas l’accent du mot — autrement dit quand il n’est pas dans la première syllabe —, il ne devient pas ö mais u.

La seconde paire est la plus instructive du lot, parce que les deux effets s’y produisent en même temps : dans gömul, le premier a, accentué, est devenu ö, et le second, inaccentué, est devenu u. Un seul mécanisme, deux résultats, selon la place dans le mot.

Le fossile : le i-hljóðvarp

Second mécanisme. Il a fonctionné de la même façon — une voyelle de désinence, un i, agissait sur la voyelle du radical — mais il a cessé d’être productif il y a très longtemps. Le i responsable a presque toujours disparu, et il ne reste que son effet, figé dans un stock de formes qu’il faut apprendre comme du vocabulaire.

La différence pratique avec le mécanisme précédent est décisive. Devant un -um, vous pouvez prévoir qu’un a deviendra ö. Devant un pluriel, vous ne pouvez rien prévoir : rien dans bók n’annonce bækur. Ce sont des paires à mémoriser, et heureusement elles se comptent — elles sont simplement fréquentes, parce qu’elles concernent des mots du quotidien.

Des pluriels que le i-hljóðvarp a figés
SingulierPlurielChangementSens
bókbækuró devient æle livre
fóturfæturó devient æle pied
nóttnæturó devient æla nuit
músmýsú devient ýla souris
sonursyniro devient yle fils
höndhendurö devient ela main
maðurmenna devient el’homme, la personne

Les noms de parenté en -ir suivent le même chemin : móðir donne mæður, dóttir donne dætur, bróðir donne bræður, faðir donne feður. Quatre mots dont on se sert dès la première conversation, et dont le pluriel ne se devine pas. Leurs paradigmes complets appartiennent aux pages de déclinaison, notamment aux noms féminins pour les deux premiers.

Le même fossile se retrouve ailleurs dans la langue, et il vaut la peine de savoir le reconnaître pour ne pas croire à deux mots différents. Il touche le singulier du présent de certains verbes, où koma donne ég kem, taka donne ég tek et fara donne ég fer : la conjugaison de ces verbes est traitée ailleurs et n’est pas reprise ici. Il touche aussi les comparatifs, où l’on voit lengri et hærri s’écarter de leur adjectif de départ ; la liste de ces formes est donnée à la page comparatif et superlatif.

La troisième ligne est celle que l’on dit à un comptoir d’hôtel, et elle montre pourquoi ce chapitre n’est pas de la grammaire décorative : demander deux nuits avec le singulier ne passe pas pour une petite faute, cela ne se comprend pas.

La voyelle qui tombe, et le u qui n’est pas une désinence

Un troisième phénomène n’est pas un hljóðvarp du tout, mais on le rencontre dans les mêmes tableaux, et il produit le même effet de surprise : la voyelle de la dernière syllabe disparaît.

Les mots concernés se repèrent à leur allure : ils finissent par -ur, -ull, -ill, -inn, -ar. Cette voyelle-là n’est pas une désinence, elle fait partie du mot — mais elle ne survit pas quand on ajoute une terminaison qui commence elle-même par une voyelle.

La voyelle du radical tombe devant une désinence à voyelle
NominatifDevant une voyelleDevant une consonneSens
hamarhamri, hamrarhamarsle marteau
jökulljökli, jöklarjökulsle glacier
lykilllykli, lyklarlykilsla clé
himinnhimnihiminsle ciel
akurakri, akrarakursle champ
veturvetrivetrarl’hiver

La règle est donc simple à énoncer et facile à vérifier : si la terminaison ajoutée commence par une voyelle — -i, -ar, -a, -um —, la voyelle du radical s’en va ; sinon, elle reste. C’est ce qui explique jökli à côté de jökuls, dans un même paradigme.

Le mot ketill, la bouilloire, fait un pas de plus : il donne katli, avec la chute attendue mais aussi un changement de la voyelle qui reste. Il vaut mieux le retenir tel quel que chercher à le déduire.

Ce u final n’est pas une terminaison

D’où vient cette voyelle si fragile ? Dans beaucoup de ces mots, elle n’a jamais fait partie du radical : c’est un u d’appui, glissé là pour rendre le mot prononçable quand une consonne s’est trouvée au contact du -r du nominatif. Le radical de akur est akr- ; celui de fagur, « beau », est fagr-.

Cela change la façon de voir le mot. Un francophone lit akur et découpe ak-ur, par analogie avec hestur « le cheval », dont le radical est bien hest-. Mais akur se découpe akr- plus un u de secours, et c’est pour cela que le u s’efface sans laisser de trace dans akri, alors que celui de hestur ne s’efface jamais.

La dernière ligne cumule tout ce qui précède : le u d’appui disparaît, le a du radical devient ö parce qu’une terminaison à u le suit, et le mot semble avoir changé d’identité alors que rien n’a bougé que des voyelles.

Un mot, trois voyelles : fjörður

Il existe un mot où les deux mécanismes se rencontrent, et c’est l’un des plus utiles de la langue : fjörður, le fjord. Son radical porte un a, que rien ne laisse deviner au nominatif.

  • fjörður — la forme du dictionnaire, avec un ö dû au u qui suit
  • fjarðar — le a du radical, seul, quand aucune des deux voyelles n’agit
  • firði — le i de la désinence a transformé le radical
  • firðir — même effet au pluriel
  • fjörðum — retour au ö devant un u

Trois voyelles différentes, ö, a et i, pour un seul mot. Rien n’est arbitraire : chaque forme s’explique par la voyelle qui suit, ou par celle qui suivait autrefois. Et comme un grand nombre de localités islandaises portent un nom bâti sur ce mot, ces trois voyelles se lisent sur les panneaux, dans les horaires de bus et dans les bulletins météo, sans jamais être expliquées à personne.

On rencontre donc, pour un même lieu, une forme sur la carte, une autre après une préposition, une troisième dans un nom composé. Ce n’est pas une faute d’impression, et ce n’est pas trois noms : c’est un nom et trois voyelles.

Ce que ce n’est pas : l’alternance des verbes forts

Une confusion doit être écartée, parce qu’elle fait perdre beaucoup de temps. Les verbes forts islandais changent aussi de voyelle, mais pour une raison entièrement différente : chez eux, l’alternance n’est pas causée par une voyelle voisine, c’est une série héritée, où chaque temps du verbe a sa propre voyelle. Le phénomène porte un autre nom et se range en séries fixes, qui appartiennent en entier à la page des verbes forts.

Retenez la distinction ainsi : si vous pouvez montrer du doigt le u ou le i qui a provoqué le changement — ou l’endroit où il se trouvait —, vous êtes sur cette page. Si la voyelle change parce que le verbe passe du présent au passé, vous êtes sur celle des verbes forts.

Comment s’y prendre, concrètement

Trois habitudes suffisent. Apprendre chaque nom avec son pluriel, comme un couple inséparable : bók et bækur se mémorisent ensemble, jamais l’un sans l’autre. Se fier au mécanisme du u, qui est prévisible : devant -um, cherchez un a à changer. Ne pas chercher à prévoir le reste : le fossile ne se déduit pas, il se reconnaît, et l’oreille le reconnaît bien avant que la règle soit récitable.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ces formes s’installent mieux par l’écoute que par les colonnes : nætur entendu vingt fois dans des phrases réelles cesse d’être une exception et devient un mot.

Exercices : retrouver la voyelle juste

Une seule des formes proposées existe ; les autres sont des erreurs que font réellement les débutants.

  1. Ég les tvær ___ . (Je lis deux livres.)
  2. Datif pluriel de land : ___
  3. Þarna eru þrír ___ . (Il y a là trois hommes.)
  4. Pluriel de fótur : ___
  5. Pluriel de nótt : ___
  6. Pluriel de sonur : ___
  7. Pluriel de hönd : ___
  8. Hér eru tvær ___ . (Voici deux souris.)
  9. Við ___ íslensku. (Nous parlons islandais.)
  10. Datif singulier de hamar : ___
  11. Ég stend á ___ . (Je me tiens sur un glacier.)
  12. Datif singulier de ketill : ___
  13. Hann vinnur á ___ . (Il travaille dans un champ.)
  14. Datif pluriel de hamar : ___
  15. Datif pluriel de dagur : ___
  16. Sous l’effet d’un u, la forme gamall devient ___
  17. Pluriel de hérað : ___
  18. Datif singulier de fjörður : ___

Toute la grammaire de l’islandais, point par point

Trente-six pages qui vont des lettres ð et þ aux quatre cas, de la déclinaison des noms au moyen en -st, avec des exercices corrigés sur chacune. Une langue germanique restée médiévale : le nom se décline, l’article se colle à sa fin, et rien ne se prononce comme cela s’écrit.

Passez à la pratique

Apprenez à parler l’islandais

Lire une règle n’a jamais fait parler personne. Quatorze minutes par jour, vous écoutez, vous répétez à voix haute, et la langue s’installe. Vous l’entendrez dans votre bouche avant de savoir nommer la règle qui la gouverne.

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Questions fréquentes

Qu’est-ce que le hljóðvarp, en un mot ?

Une voyelle qui en modifie une autre. La voyelle d’une désinence agit sur la voyelle du radical, souvent alors qu’elle a elle-même disparu de la langue. L’islandais en connaît deux : celui du u, encore actif, et celui du i, figé depuis longtemps.

Pourquoi barn fait-il börn alors qu’aucun u n’apparaît ?

Parce qu’il y en avait un. La terminaison de cette forme a disparu de l’islandais, mais le changement qu’elle avait provoqué sur le radical est resté. Le ö est aujourd’hui la seule marque du pluriel de ce mot.

Ces changements sont-ils prévisibles ?

Celui du u l’est : devant une terminaison qui contient un u, un a du radical devient ö, et vous pouvez l’appliquer vous-même. Celui du i ne l’est pas : rien dans bók n’annonce bækur, et ces paires s’apprennent comme du vocabulaire.

Comment chercher une forme comme bækur dans un dictionnaire ?

En remontant à la voyelle de départ. Un æ vient souvent d’un ó, un ö d’un a, un y d’un o, un e d’un a ou d’un ö. Deux essais suffisent presque toujours.

L’alternance des verbes forts, est-ce le même phénomène ?

Non, et les confondre coûte cher. Chez les verbes forts, la voyelle change parce que le verbe change de temps, selon des séries héritées ; ici, elle change à cause d’une voyelle voisine. Le test est simple : si vous pouvez désigner le u ou le i responsable, c’est un hljóðvarp.

Faut-il apprendre tout cela avant de parler ?

Non. Il suffit d’apprendre chaque nom avec son pluriel et de savoir que le milieu des mots bouge, pour ne pas prendre nætur pour un mot inconnu. Le reste s’installe par l’écoute, bien avant d’être récitable.

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