Pour dire « je vois la maison », le tchétchène met « je » au datif et « la maison » à la forme nue. Une petite famille de verbes très courants construit sa phrase à l’envers du français, et rien dans le français ne permet de le deviner.
La première leçon est gratuite sur la plateforme web ou sur l’application mobile — deux abonnements distincts. Les leçons s’écoutent en ligne, et non sur ce site.
Le cours vous fait parler sans passer par l’écrit ; ces pages vous donnent l’écrit et la règle, si vous les voulez. Les deux vont ensemble, aucun n’exige l’autre.
Ce sont les premières phrases que vous voudrez dire — je vois, je sais, je t’aime — et ce sont précisément celles dont la construction ne ressemble à rien de français.
Le mot qui revient dans les trois est суна suna. Ce n’est pas « je » : c’est la forme qui signifie « à moi ». Les trois phrases se rendent donc littéralement par « à moi il est vu », « à moi c’est su », « à moi tu es aimé ». Le français connaît ce genre de tournure, dans il me semble ou il me plaît, où celui qui ressent n’est pas sujet non plus, mais il la réserve à une poignée de verbes et la sent comme une exception. Le tchétchène en fait un schéma de phrase complet, employé par une famille de verbes que l’on rencontre dans les toutes premières leçons.
Un francophone qui a compris que cette langue marque différemment le sujet d’un verbe transitif croit, en abordant « je vois la maison », qu’il tient une phrase transitive ordinaire : il y a bien quelqu’un qui voit et quelque chose qui est vu. Il construit donc son sujet comme il a appris à le faire, et il se trompe. Ces verbes ne rentrent dans aucune des deux constructions décrites à la page le sujet à l’ergatif. Ils en forment une troisième, et il faut la connaître comme telle.
Le mot qui désigne ce qui est vu, su ou aimé, lui, ne porte aucune marque : il est à la forme nue, celle du lexique. Dans la troisième phrase, хьо ho est exactement le « tu » qu’on emploierait comme sujet d’un verbe sans objet.
Dans ces phrases, celui qui perçoit n’occupe pas la place du sujet : il est au datif, le cas qui sert par ailleurs à désigner celui à qui l’on donne ou l’on parle. Le mot qui occupe la place centrale de la phrase, c’est ce qui est perçu. Et cela se vérifie, parce que cette langue a un moyen de montrer qui commande dans une phrase : l’accord.
Certains verbes tchétchènes commencent par une consonne qui change selon la classe du mot avec lequel ils s’accordent. Le verbe qui signifie « aimer » est de ceux-là, et il donne quatre formes. Or il ne s’accorde jamais avec суна suna : il s’accorde avec la personne aimée. Le résultat est une des choses les plus frappantes de la langue pour un francophone.
La phrase française « je t’aime » se dit donc de deux façons en tchétchène, et ce qui décide n’est pas le sexe de celui qui parle mais celui de la personne à qui l’on s’adresse. Un homme et une femme qui disent « je t’aime » à la même personne emploient exactement la même phrase. Inversement, la même personne dira deux phrases différentes à son père et à sa mère. Le mécanisme de cet accord, la liste des verbes qui le portent et les préfixes eux-mêmes appartiennent à la page l’accord de classe ; ce qui compte ici est la conséquence : le mot au datif n’a aucune influence sur le verbe. C’est la preuve que ce n’est pas lui qui gouverne la phrase.
On en tire un repère commode. Avec ces verbes, la phrase ne dit pas ce que vous faites ; elle dit ce qui vous arrive. « À moi il est vu » présente la vision comme un état, non comme une action que vous entreprenez. C’est d’ailleurs conforme à l’expérience : on ne décide pas de voir, ni de savoir, ni d’aimer. La langue tire la conséquence de ce que le français laisse dans l’ombre.
Attention toutefois : cette remarque explique la construction, elle ne permet pas de la deviner verbe par verbe. Il existe des verbes qui décrivent des états involontaires et qui ne suivent pas ce schéma. La seule méthode fiable reste d’apprendre la liste.
Cette famille est fermée : elle compte un petit nombre de verbes, très fréquents, qu’on peut retenir en une séance. Le tableau ci-dessous les donne avec leur sens français et avec ce qu’ils disent littéralement, colonne la plus utile des trois, parce qu’elle vous rappelle où mettre les mots.
| Verbe | Sens français | Mot à mot |
|---|---|---|
| го go | voir | est vu |
| хеза kheza | entendre | est entendu |
| хаьа khäa | savoir | est su |
| девза devza | connaître quelqu’un | est connu |
| деза deza | aimer | est aimé |
| лаьа läa | vouloir, avoir envie de | est désiré |
| оьшу öchu | falloir, avoir besoin de | est nécessaire |
| хета kheta | sembler, trouver | semble |
Les deux derniers méritent un mot, parce qu’ils sont d’un usage constant et qu’ils surprennent encore plus que « voir ». « Je veux du thé » et « il me faut de l’argent » se construisent de la même façon que « je vois » : celui qui veut est au datif, la chose voulue est à la forme nue. Autrement dit, en tchétchène, « vouloir » n’a pas de sujet non plus.
Deux des verbes du tableau, celui qui signifie « aimer » et celui qui signifie « connaître », commencent par la consonne variable dont il a été question plus haut : la forme que vous entendrez dépend de qui est aimé ou connu. Les six autres ne changent pas.
Un dernier emploi du même datif, pour que vous ne soyez pas surpris de le rencontrer ailleurs : c’est avec lui que le tchétchène dit « avoir », faute d’un verbe correspondant. Cette tournure a sa propre page, génitif et datif, qui donne aussi la forme du datif et les autres emplois de ce cas — la présente page ne traite que la famille de verbes.
Le français emploie souvent un même verbe pour l’état et pour l’action, ou bien deux verbes dont il ne sent plus la différence. Le tchétchène les sépare nettement, et il ne met pas les deux membres du couple dans la même construction.
« Voir » est un état : il se construit avec le datif, comme tout le reste de la famille. « Regarder » est une action que l’on décide, et son sujet n’est pas au datif. Le verbe est un autre mot, хьажа haja. Dire суна suna pour « je regarde » est une faute, et dire « je vois » avec la construction de « regarder » en est une autre.
Même partage, et il est tout aussi net : хеза kheza, « entendre », prend le datif ; « écouter » se dit avec un autre verbe, ладогӀа ladogha, dont le sujet n’est pas au datif. La distinction française entre les deux existe, mais un francophone l’oublie régulièrement parce qu’il traduit d’abord par « entendre ».
Les deux sont dans la famille du datif, mais ce ne sont pas les mêmes verbes et ils ne sont pas interchangeables. Хаьа khäa porte sur un fait, sur une information, sur une langue : je sais cela, je sais le tchétchène. Девза devza porte sur une personne ou sur un lieu que l’on a fréquenté : je le connais. Un francophone dit spontanément « je connais le tchétchène » et « je sais qui il est » ; en tchétchène, ce croisement ne passe pas.
Voilà pourquoi la liste du tableau doit être apprise comme une liste, et non déduite du français. Rien, dans « voir », ne signale qu’il se construira autrement que « regarder ».
La recette est courte. Mettez d’abord celui qui perçoit au datif ; mettez ensuite ce qui est perçu à la forme nue, telle quelle, sans y toucher ; posez le verbe. Les formes de datif des pronoms — суна suna pour « à moi », хьуна huna pour « à toi », цунна tsunna pour « à lui » ou « à elle » — figurent au complet, avec les autres, à la page les pronoms personnels.
Trois fautes reviennent, et elles sont toutes trois des traductions du français.
Employer la forme du sujet transitif. C’est la faute de celui qui a bien travaillé : il sait que « voir quoi » fonctionne en français, il en conclut que le verbe est transitif et il construit son sujet en conséquence. Aucune phrase de la famille ne l’admet.
Employer la forme nue pour celui qui perçoit. C’est la faute inverse, celle de celui qui n’a encore rien décliné : il place le « je » du lexique en tête de phrase. Or il faut « à moi », et la forme nue est déjà prise, puisque c’est celle de ce qui est vu.
Ajouter quelque chose devant le mot au datif. Le français a besoin d’une préposition pour dire « à moi », et l’on cherche donc à traduire ce « à ». Il n’y a rien à traduire : le cas fait tout le travail, et le tchétchène n’emploie pas de préposition.
Cinq phrases à dire aujourd’hui. Elles contiennent l’essentiel du schéma et se placent dans une conversation ordinaire : Суна хаьа. Suna khäa. « Je sais. » — Суна го. Suna go. « Je vois. » — Суна чай лаьа. Suna tchay läa. « J’ai envie de thé. » — Суна иза вевза. Suna iza vevza. « Je le connais. » — Суна хьо веза. Suna ho veza. « Je t’aime. » Dites-les à voix haute en gardant le même premier mot : c’est ce premier mot, et non le verbe, qui constitue l’habitude à prendre.
Chaque énoncé est suivi de sa traduction ; choisissez la forme ou le verbe qui convient, puis touchez Correction.
Vingt-huit pages qui se répondent, des consonnes de gorge aux classes nominales, de l’ergatif aux converbes, avec des exercices corrigés sur chacune. Une langue du Caucase où le verbe s’accorde avec la classe du nom, où le sujet change de forme selon que le verbe est transitif ou non, et où l’aspect compte plus que le temps. Chaque page transcrit le cyrillique selon la même convention, expliquée dès la page de l’alphabet.
Lire une règle n’a jamais fait parler personne. Quatorze minutes par jour, vous écoutez, vous répétez à voix haute, et la langue s’installe. Vous l’entendrez dans votre bouche avant de savoir nommer la règle qui la gouverne.
Les deux formules sont indépendantes : l’une ne donne pas accès à l’autre. Dans les deux cas, les leçons s’écoutent en ligne.
Parce que celui qui perçoit ne se comporte pas comme un sujet : il est au datif, et il n’a aucune influence sur le verbe. Quand le verbe change de consonne initiale, il s’accorde avec ce qui est vu, su ou aimé. Le mot au datif ressemble au « me » de « il me semble » plus qu’au « je » de « je vois ».
En l’apprenant. La famille est fermée et courte — voir, entendre, savoir, connaître, aimer, vouloir, falloir, sembler — et rien dans le sens français ne permet de la deviner, puisque « regarder » et « écouter », très proches de « voir » et « entendre », se construisent autrement. C’est un des rares points de cette grammaire où la liste vaut mieux que le raisonnement.
Суна хьо еза. Suna ho yeza. À un homme, on dit Суна хьо веза. Suna ho veza. Ce qui change est la consonne initiale du verbe, qui s’accorde avec la personne aimée et non avec celle qui parle : un homme et une femme disent la même phrase à la même personne. Le mécanisme est décrit à la page l’accord de classe.
Non, et le partage ne recoupe pas exactement le français. Хаьа khäa porte sur un fait, une information, une langue ; девза devza porte sur une personne ou un lieu que l’on a fréquenté. « Je connais le tchétchène » et « je sais qui c’est » se disent donc avec l’autre verbe que celui auquel on pense d’abord.
Le schéma ne change pas : celui qui perçoit reste au datif, ce qui est perçu reste à la forme nue. Seule la forme du verbe change, et les formes des différents temps sont traitées sur les pages qui leur sont consacrées. Autrement dit, il n’y a qu’une construction à installer, et elle vous servira à tous les temps.
C’est le plus simple, et c’est ce que font les exemples de cette page : en gardant le même premier mot, vous installez le réflexe plus vite. Dire Суна Suna avant même d’avoir choisi le verbe est un bon automatisme de débutant.
Plus de 10 000 personnes ont appris avec la méthode LIMBA depuis sa création. 9,99 € par mois, annulable à tout moment. La première leçon reste gratuite, sans carte bancaire. Rappel : les deux formules sont indépendantes l’une de l’autre, et les leçons s’écoutent en ligne.
Toutes les langues depuis votre navigateur. Rien à installer. Annulable à tout moment. Ne donne pas accès aux applications mobiles.
Accéder à la plateforme →